Avec les images pieuses, les images photographiques ont tout de suite eu du succès en Bretagne et des gens très ordinaires tenaient à se faire tirer le portrait pour les grandes occasions. C’est à dire : mariages ou communion, communion ou mariages, ensuite mariages et communion pour changer. Certains, malheureusement, se mariaient plusieurs fois. Lorsque le cinéma fit son apparition, on comprend l'engouement du public pour cette invention merveilleuse. En élargissant un tout petit peu le champ des investigations photographiques, elle animait des épisodes de vie assez différents des cérémonies familiales. Après cinq ans de guerre et d'occupation du Tonkin, François voyait sa jeunesse écornée, sa carrière nationale de cycliste professionnel, définitivement interrompue, et sa fortune très potentielle. La famille qui l'avait soutenu au cours de ses périodes de captivité en Allemagne et lui avait procuré une aide sincère, désirait que ce français là ne pâtisse pas trop des sacrifices, admirables mais peu rémunérateurs, qu'il avait consentis à la Patrie. Que pouvait-on faire d'un champion cycliste déchu, multirécidiviste de l'évasion, qui revenait de Silésie et du Tonkin en bonne santé, mais nu comme Job sur son tas de fumier. La famille lui paya une place au cinéma pour le détendre. Voilà François marié dans l'année, père d'un petit Jean-François et gérant du cinéma, la première entreprise industrielle de spectacle culturel de Lambé. (Lambézellec, pour les étrangers). Le Breton est petit mais têtu ; il a beaucoup de qualités. Il se plonge corps et âme dans l'innovation et l'ouverture sur le monde. Il est vrai que pour lui c'est plus facile, car il part de loin et les Français ne l'ont pas beaucoup aidé. Parler breton dans la campagne du bout du monde, pardon : du Finistère, n'est pas du tout un handicap pour apprécier le cinéma, alors que le journal lui-même est un luxe en français. Le cinéma possède un énorme avantage : on regarde, il est muet mais on comprend. (Imaginons un instant une télévision dont les images parleraient d'elles-mêmes). François projette, Jeanne tient la caisse, Jean-François fils tète sa mère après l'entracte. Un musicien professionnel fait du bruit avec son piano, pour accompagner l'action, au milieu du brouhaha enfumé. Les spectateurs insultent et sifflent les méchants tout en conseillant l'héroïne. D'où viennent ces gens ? … Mais de partout à portée de jambes. En mille neuf cent vingt-deux, vingt-trois, la marche n'est considérée ni comme un sport, ni comme une hygiène de vie, ni même comme un moyen de transport. C’est une obligation vitale qu'un peu de paille dans des sabots de bois permet d'effectuer à moindre coût. François, sur son vélo, bat la campagne et les faubourgs. Il distribue un billet gratuit de temps en temps. Sa renommée de champion breton lui ouvre toutes les portes : c'est promis, dimanche après les vêpres, on ira chez François faire connaissance avec Charlot. Charlot et ses amis Laurel et Hardy, tout américains qu'ils soient, ont vite conquis le cœur des armoricains. Aujourd’hui, riche héritier propriétaire de multi-complexes multi-mini et maxi salles je vais rendre un vibrant hommage aux pionniers et à l'esprit d'entreprise qu'on se transmet de génération en génération. Que nenni ! … Le cinéma parlant chasse les gloires du muet et laisse le soldat d'infanterie et d'industrie, sans le sou. Un dimanche soir, une cousine à la mode de Bretagne, c'est à dire très éloignée y compris du cœur, commerçante en quête de diversification professionnelle, a prétexté avoir besoin de monnaie pour sa caisse du lendemain. Elle voulait estimer la rentabilité de l’affaire et vérifier la recette. Elle n'avait que de très gros billets. Jeanne, fine mouche, a changé un, puis deux, puis trois billets. La cousine a fini par avoir honte d'en demander plus comme fond de caisse, son stratagème devenant trop évident. Il était temps que le rouge lui monte aux joues car les cinq derniers sous de la recette du spectacle commençaient à se sentir seuls dans le tiroir du comptoir. C'est terminé : François a vendu très cher sa dernière place de cinéma. Le cousin chafouin et son hypocrite femme ont fait faillite, le cinéma c'est un art. ite, le cinéma c'est un art.