[i][d]En hommage à Mlle Felz[/d][j] Ô Euterpe, Je promets de T’aimer, Te chérir, Te respecter, et Te protéger, dans la santé et la maladie, dans la richesse et la pauvreté, dans le bonheur comme dans le malheur, et Te rester fidèle, même si la mort nous sépare…[/i] [c]*****[/c][j] Par une belle après-midi d’automne, alors que les feuilles mortes s’envolaient vers les cieux avant d’atterrir en douceur, une jeune fille répondant au nom de Laurence les regardait à travers la fenêtre de sa salle de classe. Cette adolescente âgée de dix-sept ans aurait dû suivre son cours d’allemand, mais, lassée de la voix soporifique du professeur, elle avait préféré admirer ce spectacle merveilleux qu’était celui d’Eole soufflant sur le manteau doré des arbres. Ces feuilles emportées par le vent, qui tournoyaient, tourbillonnaient, virevoltaient… comme elle les enviait ! Elle aurait tant aimé connaître ne serait-ce qu’un court instant cette si délicieuse sensation de s’envoler dans les airs… Le désespoir l’envahit soudain. Comme ces feuilles, son esprit avait goûté à la liberté, autrefois, lorsqu’il était encore là. Lui. Frédéric Chevalier. Son meilleur ami, son « chevalier servant », comme ils l’appelaient autrefois. Celui qui l’avait abandonnée, six mois auparavant. Elle le revoyait encore en train de marcher à côté d’elle sur le chemin du lycée, elle se rappelait chacun de ses traits : ses cheveux châtains, ses yeux marron, son visage sérieux qui affichait toujours un sourire resplendissant, qui faisait craquer toutes les filles de la classe… Elle se souvint ensuite de l’accident : il était là, juste derrière elle, ils traversaient un passage piétons. Puis la voiture avait surgi de nulle part, et… - Laurence ? La jeune fille sentit soudain sa tête qui tournait, comme les feuilles qu’elle contemplait un instant auparavant. Elle s’agrippa fermement à la table, comme pour éviter de tomber. Le monde semblait devenir de plus en plus flou. Elle ferma les yeux, respira un bon coup, puis les rouvrit. Mais son mal de tête n’avait fait qu’empirer, et elle avait l’impression que tout était confus autour d’elle, elle ne distinguait plus rien. Elle n’entendait plus la voix du professeur, ni même celle de son voisin de devant qui était interrogé. - Laurence, tu vas bien ? répéta sa voisine, qui avait remarqué qu’elle commençait à trembler. Mais elle était à présent comme sourde. Laurence savait qu’elle n’allait plus tenir très longtemps. Elle fit un dernier effort pour lever la main, dans l’espoir que le professeur la vît. Mais, la réponse ne venant pas, ses muscles ne purent résister une seconde de plus, et elle s’écroula sur la table. Tout le monde accourut vers elle. Son teint était devenu d’une pâleur macabre, et elle paraissait sans vie. Tous les efforts du professeur combinés à ceux de ses camarades restèrent vains. Un des élèves la porta à l’infirmerie, qui, heureusement, se situait non loin de là, tandis qu’un silence s’établit tout autour… [c]*****[/c][j] [i]Le silence. Un vide étrange, aucun son, juste le noir total, une nuit éternelle… Puis un chuchotement… le bruit des ailes… des ailes d’anges, blanches comme neige, qui se déploient avant de s’envoler. Un doux son qui se répète, donnant une sensation de tranquillité et de calme, un murmure qui nous berce, telle la voix d’une mère. Suivons ces anges… ils atteignent une forêt. Ils y pénètrent et arrivent dans une clairière. Ecoutons le vent qui souffle sur les feuilles, les unes encore vertes, les autres arborant une jolie teinte dorée. Celles-ci s’élèvent dans les airs, formant une danse de couleurs, avant de retomber dans les bras de leur mère, la Terre. Sur ces arbres, on entend les oiseaux multicolores chanter, siffloter des mélodies attendrissantes. Un rouge-gorge déclare son amour avec feu, sa compagne lui répond d’un air ravi. Certains rossignols expriment leur joie de vivre, d’autres sont plus nostalgiques et pleurent les hirondelles qui ont commencé à migrer… Ensuite, un son cristallin survient… une cascade d’eau, une eau claire et transparente, qui s’écoule dans la rivière, qui elle-même se jette dans un fleuve, et celui-ci atteint l’océan. Un océan vaste et bleu, d’abord calme… puis viennent les vagues qui déferlent sur la côte, de plus en plus fortes. Un rythme régulier, une sensation de balancement, qui va du piano au forte, et qui revient en decrescendo au pianissimo. Le soleil va bientôt se coucher, et le bruit des pas des chevaux traînant le char d’Hélios s’estompent progressivement. Assise sur la plage, une jeune fille habillée d’une robe bleue, avec de longs cheveux bruns, sort sa flûte traversière et entame un air mélancolique, sous le regard ému de la Lune argentée. L’instrument émet des sons plaintifs, des appels à l’aide que nul n’entend. Nul, sauf la Nature qui l’entoure, et moi. Les anges se sont envolés vers les cieux, je suis restée seule avec la jeune fille. Je m’approche d’elle doucement, et elle continue à jouer, comme si elle ne remarquait nullement ma présence. Une romance en mode mineur, lente, calme, très expressive, et qui me fait pleurer. Je suis les notes une par une, avec un amour profond, m’imprégnant de chacun des sons, les gardant précieusement conservés dans ma mémoire. La dernière note retentit longtemps dans les airs, comme suspendue, puis s'atténue peu à peu. Je suis encore sous le choc. Jamais une mélodie ne m’a paru aussi belle, jamais une musique ne m’a rendue si sereine. Doucement, la flûtiste se lève et s’en va, quittant mon champ de vision. Je fais un pas pour la rattraper, mais une voix familière m’interpelle, une voix que je n’ai pas entendue depuis des mois, mais que je n’ai pourtant pas oubliée : - Laurence ! Je me retourne. C’est bien lui, il n’a pas changé. Il est seulement vêtu tout de blanc et arbore une paire d’ailes scintillantes. Il me prend par la main et m’emmène avec lui, jusqu’à ce qu’on arrive devant une grande porte, devant laquelle se tient un chœur qui me souhaite la bienvenue. Il me fait signe d’entrer. Jusqu’à présent, je n’ai prononcé aucun mot, mais je dois absolument savoir : - Fred ? Mais comment se fait-il ? Où suis-je ? - Dans un rêve, tu es dans l’Outre-Monde. - Je rêve ? - Non, maintenant, tu vis… mais auparavant, tu ne vivais que dans un rêve. - Je ne comprends pas… Quel rêve ? - Le mien… Et je franchis la porte.[/i] [c]*****[/c][j] Laurence revint soudain à elle. Quel étrange songe ! Elle se sentait si bien, là-bas, et regrettait quelque peu d’être revenue à la dure réalité. Elle jeta un œil autour d’elle. Elle reconnaissait les murs, si familiers à présent, de l’infirmerie de son lycée. Sa santé ayant toujours été fragile, elle avait séjourné en ce lieu une bonne dizaine de fois au moins, et l’infirmière la connaissait déjà bien. Celle-ci était en train de discuter avec ses parents, qui avaient été appelés juste après le malaise de Laurence. M. et Mme Leroy furent réjouis de voir que leur fille était enfin revenue à elle, et la ramenèrent chez eux. Là, ils s’occupèrent d’elle avec patience et amour, et une fois de plus, Laurence réalisa qu’elle avait des parents vraiment attentionnés et qu’ils l’aimaient beaucoup. Même sa petite sœur de douze ans se montra adorable en lui demandant toutes les cinq minutes si elle avait besoin de quelque chose. Mais ce dont la jeune fille avait le plus besoin, c’était d’être seule. Elle voulait simplement avoir un moment de tranquillité, de quiétude. Profiter du silence, du calme, se libérer des bruits polluants, des voix dissonantes, et abattre les barrières qui l’empêchaient d’écouter réellement… d’écouter les voix de son esprit, les cris de son cœur… Son cœur qui souffrait tellement, et qu’elle avait emprisonné. Son cœur qui lançait des appels de détresse jamais entendus. Quand Frédéric était décédé, Laurence s’était renfermée sur elle-même, essayant d’oublier tout ce qui la rattachait à lui. Elle avait même abandonné la musique car celle-ci lui rappelait trop son ami défunt. A chaque fois qu’elle essayait de se mettre devant son piano, la tristesse l’envahissait et elle ne pouvait jouer aucun morceau correctement. De dépit, elle avait complètement abandonné la musique : elle refusait de chanter alors qu’elle avait une jolie voix, ne touchait plus du tout à son instrument, n’écoutait plus ses chansons préférées… Elle fuyait tout ce qui était de près ou de loin rattaché à la musique. - [i]Tu as eu tort de renoncer à Elle, Laurence.[/i] Il était là, juste devant elle, et se tenait debout, vêtu d’une tunique entièrement blanche. Il paraissait un peu transparent, comme un fantôme. Laurence n’avait jamais cru aux fantômes, jusqu’à ce jour. Frédéric s’approcha du lit où la jeune fille était allongée et s’assit sur le bord. - Fred ? Mais comment se fait-il ? demanda Laurence en se pinçant pour être sûre de ne pas rêver. - [i]Non, à présent, tu ne rêves plus, je suis réellement là. J’ai toujours été là, au fond de ton cœur, mais tu ne me laissais pas apparaître.[/i] - Je suis folle… pensa-t-elle. - [i]Pas du tout ! Tu es juste devenue réceptive à l’Outre-Monde. Et l’Outre-Monde a besoin de toi.[/i] - L’Outre-Monde ? Qu’est-ce que c’est ? - [i]C’est là où je suis à présent, et là où tu me rejoindras toi aussi, si tu tiens ton serment…[/i] - Comment ça ? A l’instant où elle prononça cette phrase, Frédéric disparut, laissant la jeune fille dans l’embarras le plus total. Elle réfléchit longuement aux paroles que son ami venait de prononcer, mais, se sentant trop fatiguée, elle sombra dans un profond sommeil. [c]*****[/c][j] [i]Le silence, encore et toujours… Un silence de mort, plus aucune vie, plus aucun bruit. Mais la mort n’est pas le noir total. Au contraire, il s’agit d’un blanc lumineux, aveuglant. Je regarde autour de moi. Je suis revenue à la clairière de la dernière fois… Mais… Tout est blanc, recouvert de neige ! Les arbres sont devenus orphelins de leurs feuilles, ils ne supportent que difficilement le poids de ce lourd manteau argenté qui les terrasse ; à chaque seconde, leurs branches menacent de craquer. Je les sens qui souffrent atrocement ; le froid les tue, lentement. La vie s’échappe, la tristesse envahit mon cœur. Et le silence qui continue à régner… Les seuls bruits que je peux percevoir, ce sont mes inspirations et mes expirations, à rythmes réguliers. Je me sens terriblement mal à l’aise dans cette forêt nue, cette nudité me gêne… - Regarde, tout ceci, ce n’est que ton œuvre… Je sursaute. Entendre un son émis par une autre personne est tellement étrange ! Je la dévisage du regard : il s’agit de la jeune fille de l’autre fois, la flûtiste. Elle a l’air si accablée… J’ai tellement envie de l’aider, mais je ne sais pas quoi faire. - Pardon ? - Tu m’as bien entendue, tout cela, c’est toi la responsable. - Comment se fait-il qu’en si peu de temps le changement ait été si radical ? - Parce que tu n’es pas sans le même rêve… La dernière fois, tu es venue dans la vision de l’Outre-Monde de Frédéric, et cette fois-ci, c’est la tienne. Depuis que tu as rompu ton serment, l’Outre-Monde se meurt, et tu ne te rends même pas compte ! - Mais qu’est-ce que l’Outre-Monde ? Peut-on m’expliquer ? - Tu le sauras bien assez tôt. Mais sache que l’Outre-Monde n’est que le reflet de ton âme. Toi, qui étais musicienne, autrefois, tu n’as même pas su être à l’écoute de l’instrument qui gouverne ta vie… Elle s’arrête, tout à coup. J’écoute attentivement, et je capte un son… Une cloche qui sonne au loin… - Ecoute, écoute ce son merveilleux ! Arrête-toi et sens les ondes sonores se propager dans les airs jusqu’à atteindre ton oreille. Et prends conscience du fait que c’est déjà un miracle qu’un tel son puisse parvenir jusqu’à toi, et encore plus ici. Laurence, la musique est partout, et où que tu ailles, tu ne pourras pas la fuir. Et pourquoi cherches-tu donc à t’en éloigner ? - Je… je ne sais pas… Mais elle me rappelle des souvenirs si douloureux… - Les souvenirs sont une chose, la réalité en est une autre. Le passé est à présent révolu, il faut vivre dans le présent afin de bâtir ton futur ! Et la musique fait indéniablement partie de ta vie…[/i] [c]*****[/c][j] Le lendemain matin, alors qu’elle prenait le métro comme tous les jours pour aller au lycée, Laurence eut la surprise de voir un violoniste débarquer dans le même wagon qu’elle. Il prit son instrument et le posa avec délicatesse sur son épaule. Puis il sortit son archet et joua une valse, une valse de Brahms que justement, Laurence avec travaillée en quatre mains avec Frédéric. La jeune fille revécut durant tout le morceau les bons moments passés avec son ami, mais aussi les fausses notes, les jours où leurs cœurs ne battaient pas à l’unisson… Cette valse, c’était le premier morceau qu’ils avaient travaillé ensemble, son meilleur souvenir de duo. L’entendre de nouveau, comme cela, c’était comme entendre de nouveau son ami, et Laurence se sentit particulièrement émue. Lorsque le musicien s’arrêta, il lui fit un clin d’œil et lui dit malicieusement : [i]La musique fait indéniablement partie de ta vie[/i]… Puis il partit aussi vite qu’il était arrivé. Laurence médita longtemps ces paroles. [i]Ils ont raison[/i], se dit la jeune fille. La musique avait toujours été sa passion, et rien que le fait d’avoir renoncé à jouer de son instrument l’avait privée d’une partie d’elle-même. Depuis quelques temps, elle n’était plus qu’un fantôme, une âme en peine. Elle ne savait pas qu’elle était elle-même la cause de son malheur, elle ignorait qu’il ne lui suffisait que d’un seul geste pour revivre. Et à présent, elle était fermement décidée à renouer avec sa passion, à changer son rêve… Le jour-même, au lycée, elle remit les pieds dans la salle de musique. Tous furent très étonnés de la voir réapparaître au cours. Le professeur, enchanté de la revoir, lui annonça que durant la séance, il écouterait chacun des élèves jouer individuellement de son instrument, et il lui proposa d’essayer en premier. La jeune fille n’osa pas refuser. Elle s’avança lentement vers le piano, toucha timidement le bois, puis effleura de ses doigts fins les touches blanches, puis les touches noires. Elle régla son siège à la bonne hauteur, et s’assit. Elle essaya successivement la pédale [i]forte[/i] et la [i]una corda[/i], et enfin, posa ses mains sur le clavier comme pour établir un contact intime, pour que l’instrument soit le prolongement d’elle-même. Elle ferma les yeux, respira lentement, et visualisa mentalement le morceau qu’elle allait jouer. Dans la salle, ses camarades s’impatientaient. Ils ne savaient pas pourquoi Laurence mettait autant de temps à se concentrer. Seul le professeur la comprenait, il regardait le visage sérieux de la jeune fille et savait qu’elle allait faire des étincelles. Soudain, alors que la classe commençait à s’agiter, elle ouvrit les yeux. Le professeur y décela une profonde détermination. En un geste souple et ample, elle plaqua le premier accord. Les notes résonnèrent longtemps, très longtemps. Le bruit des conversations s’interrompit brusquement : tous avaient cessé leurs activités pour goûter avec délice à ces sons merveilleux, ces riches harmonies. Laurence enchaîna tout le morceau, avec une virtuosité telle que même les plus doués des élèves restèrent bouche bée jusqu’à la fin. La passion et la fougue qu’elle y mettait captivaient ses auditeurs, elle donnait âme et vie aux sons qui sortaient du piano. Chacun pouvait lire son ardeur et sa volonté dans son regard, elle était complètement absorbée par la musique. Lorsque les derniers accords moururent dans les airs, Laurence eut la surprise de voir toute la classe l’acclamer et l’applaudir. Le professeur en avait les larmes aux yeux. Jamais il n’avait entendu une interprétation si bouleversante, si passionnée, si poignante. Il sut alors que Laurence n’était pas une musicienne comme les autres. Celle-ci regardait la silhouette qui se tenait en face d’elle : Frédéric avait assisté à sa prestation, et lui aussi semblait très ému. Je suis fier de toi, semblait-il dire. [c]*****[/c][j] [i]Aucune parole, aucun mot… Soudain, un craquement. Puis un deuxième… Et enfin, un bruit assourdissant, suivi du murmure de l’eau… Le lac a dégelé. La Vie reprend son cours… Et reviennent les doux sons de la nature qui renaît… Le chuchotement des feuilles, le balancement des fleurs, le bourdonnement des abeilles, le chant des oiseaux… Tout cela est revenu dans l’Outre-Monde. Euterpe reprend encore et toujours sa flûte, et joue un air enjoué. Frédéric, non loin de là, murmure : « Ô Laurence, je promets de T’aimer, Te chérir, Te respecter, et Te protéger, dans la santé et la maladie, dans la richesse et la pauvreté, dans le bonheur comme dans le malheur, et Te rester fidèle, en attendant que la mort nous réunisse… »[/i] comme dans le malheur, et Te rester fidèle, en attendant que la mort nous réunisse… »[/i]