Ils sont entrés chez mois ce matin, sans prévenir, et ils m’ont empoigné avant même que je ne cherche autour de moi une quelconque échappatoire. Porte, vasistas, gouttière, n’importe quoi aurait fait l’affaire. Mais au fond, qu’aurais-je bien pu faire une fois dehors ? Ils sont partout. Autant me résigner : je suis foutu. Le premier coup a jailli du plus petit et du plus jeune d’entre eux. Son poing serré, précis, violent, a atterri sur mon nez. Les étoiles ont pétillé sous mes yeux, j’ai craché mon sang dans un rauque et je l’ai regardé, hagard. Il ne me connaît pas, ne m’a jamais vu, mais me hait déjà. Toute sa haine, contenue depuis trop longtemps sans doute, je viens de me la prendre en pleine face. C’est douloureux. Mes yeux piquent. Quelle heure est-il ? Sept heures peut-être. Aucun doute alors, je dois être le premier coupable victime de mon petit groupe d’assaillants. Je vais donc prendre cher. Très cher. Je vais prendre pour tous les autres en somme. En réalité, il est peu probable que je passe la nuit. Je m’appelle Romain Frêne et je l’avoue, j’ai collaboré avec un ennemi que je jugeais victorieux. J’ai dénoncé quelques camarades, sans véritablement me soucier des conséquences, afin d’assurer mes entrées dans la nouvelle bourgeoisie. Ces éléments sont suffisants pour cerner le personnage que je suis. Désormais, j’apparaîtrai tel un lâche, un profiteur. Un monstre peut-être. L’incarnation de l’oppresseur sûrement. C’est étonnant à quel point pourtant je me suis toujours considéré comme le prototype de monsieur Tout-le-monde. Le vent a tourné, parce qu’il finit toujours par le faire. L’ennemi victorieux ne l’est plus. Il n’a plus qu’à remballer chars et soldats et à rentrer. Les miettes, elles, restent à l’arrière. Ce n’est pas grand chose pour nourrir les héros des nouveaux vainqueurs. Juste assez en réalité pour les laisser extérioriser leur haine et leur sadisme. Puisque j’ai déjà perdu toute dignité, je voudrais supplier mes assaillants de faire ça rapidement, et d’en prendre un autre pour s’amuser. Mais je me tais. Non pour conserver un honneur déjà perdu, mais parce que je sais que si j’ouvre la bouche, ce sera pire. Je me laisse faire lorsqu’ils me traînent dehors. Je ne suis pas prêt à payer le prix pour ce que j’ai fait, mais je vais me forcer. Dehors, c’est la rue qui m’attend. Parce que j’ai le nez en sang et que deux jeunes hommes m’encadrent en criant au traître, elle m’accueille comme il se doit. Je reçois une pluie de crachats et d’injures. Le visage d’une femme se colle au mien, déformé par la rage. J’ai peur. J’aurais dû commencer à m’effrayer dès que les hommes sont entrés chez moi, et pourtant ce n’est que maintenant que je réalise. Le visage de cette femme inconnue, grimaçant de haine, vient d’enfoncer mon cœur au plus profond de mon ventre. Je fais ce que je peux pour éviter les coups, mais je ne peux rien. L’étau de la rue se resserre. Elle hurle de hargne. Lorsque je reçois quelque chose sur la tête – une pierre peut-être – je touche un instant l’espoir que cela suffise à m’assommer. Je chancelle un peu, mais les bras me retiennent. La douleur, elle, me fend le crâne. La rue crie quelque chose mais mes oreilles bourdonnent. Je crois qu’elle attend que je me débatte. Mais je suis abruti par ses coups. Et par la peur surtout. On me tire les bras en arrière et on me lie grossièrement les mains avec une corde épaisse. La corde brûle mes poignets. Je me demande ce qu’ils craignent. Certainement pas que je tente de m’échapper. Quant à mes poings, ils étaient déjà figés par la peur. La corde est longue et je vois bien qu’on se rapproche du lampadaire au carrefour de ma rue. Ils sont nombreux à m’y attendre, le poing levé. Il ne m’en faut pas plus pour comprendre. Par instinct de survie sans doute, je me braque. Mes pieds se mettent à agiter frénétiquement le sol et je touche un instant l'espoir qu’ils s’y enracinent. La poigne des deux hommes se resserre. L’un d’eux me hurle quelque chose à l’oreille. C’est un bourdonnement indistinct. La seule chose que je veux bien entendre, c’est mon cerveau qui me hurle de fuir. Ils vont me pendre comme un porc qu’on vide. Ça aurait pu être une balle dans la nuque, des coups de batte, ce sera la pendaison. De là où je suis, le lampadaire me semble bien haut et menaçant, et il jaillit de terre un peu comme un arbre mort. C’est un gamin qui s’approche avec une autre corde. Je ne lui donne pas quinze ans. Le nœud est déjà fait, et il me le passe autour du cou. Il me crache au visage et puis s’éloigne. Derrière on me pousse jusqu’au pied du lampadaire. A l’instant où je me vois déjà mort, on retire la corde de mon cou. A la place, on la noue autour de mes chevilles. Je me suis trompé, ils vont vraiment s’amuser avec moi. Une violente secousse me propulse face contre terre et en quelques secondes, je ne vois plus rien. Le monde s’efface derrière un voile rouge. On hisse la corde et je me retrouve bientôt pendu, comme je l’attendais, à quelques détails près, seulement je vais avoir plus de temps pour réfléchir à ce qui m’attend que je ne le pensais. Un hurlement déchire la rue. Je pense d’abord à un autre pauvre type comme moi, seulement, la voix - féminine - m’appelle par mon prénom. Je distingue vaguement la forme d’une femme. C’est ma sœur. La rue la retient et elle ne pourra pas me rejoindre. Lorsqu’elle se débat, un homme la gifle. Je sais bien que ça ne l’arrêtera pas, qu’elle va continuer à se débattre, et j’en suis désolé. Elle n’aurait pas dû me voir comme ça. Ma tête pend mollement, à moins d’un mètre du sol et mon visage commence déjà à rougir. Je suis suffisamment bas pour prendre encore des coups, et en un sens, ça me rassure. Ils vont finir par m’assommer, à coup de pierres ou de bâton, je n’en sais rien. J’ai vu une femme s’approcher avec un grille-pain, et je me demande si je ne vais pas me le prendre sur le coin de la figure. C’en est presque comique. Ma sœur hurle, hystérique. Elle s’appelle Anne-Laure, et ce n’est pas la première fois que je la vois dans cet état. Elle hurlait après moi comme ça parfois, quand elle avait treize ans. Mon corps doit être couvert d’ecchymoses, je suis presque aveugle, et sourd aussi, ma tête, où afflue le sang, me démange. J’ai parié sur un vainqueur, j’ai perdu, je paie. Je suis sûr qu’Anne-Laure comprendra. J’aurais pu résister au lieu de collaborer. J’ai toujours eu le choix. Après tout, ce n’est pas par idéologie que je l’ai fait. Seulement je ne suis pas un héros. On ne peut pas tous en être. Moi je suis un inconnu, sans qui les héros sembleraient bien ordinaires. Les gens comme moi ne sont pas vraiment inutiles. J’imagine que je devrais profiter de mes derniers instants pour faire le point et préparer ma défense pour mon passage devant le Juge (coup de bâton dans le dos, je me cambre) Mais je n’ai plus les idées très claires, alors je vais faire vite (poignée de gravier dans le visage, j’hésite à rouvrir mes yeux pleins de poussière) Dire que je regrette serait faire preuve d’une hypocrisie à faire vomir (coup de bâton encore, je tourne comiquement sur moi-même) Je ne regrette pas pour ceux que j’ai envoyés à l’abattoir, parce que je l’ai fait en toute conscience (jet de pierres) Je ne regrette même pas pour moi (…) En fait je regrette pour toi Anne-Laure. Tu n'aurais pas dû voir ça. Pardonne-moi. (Une pierre atteint ma tête je suppose. Noir) uppose. Noir)