Christobal ranima les braises avant de poser une bûche moyenne à un doigt au-dessus d’elles. Il prit de la paille, en fit en boule et la plaça entre les braises et la bûche. Ses pensées étaient diffuses et floues. Ce qu’il avait fait ce soir ne serait pas sans conséquence. Pourtant, il ne regrettait pas, cela avait été formidable. Des flammes commençaient à lécher la bûche. Une lumière rouge vermeil vacillante envahit la pièce. Il rangea le tisonnier et se tourna vers son lit. Valentine était de dos. Les lueurs du feu parcouraient les reliefs réguliers de son échine nue jusqu’à ses reins. La jeune femme pivota sur elle-même et maintenant, elle lui faisait face enveloppée dans les draps. Un silence tendu filtrait entre les crépitements du foyer. Ce fut Christobal qui débuta : « - Je suis désolé. - Tu n’as pas à être désolé, nous le voulions tous les deux. - Tu n’es pas une paysanne mais une aristocrate. De même, je ne me suis pas conduit comme un gentilhomme. - Voilà que tu joues au moralisateur repenti, c’est bien une première et cela ne te convient pas. - Nos pères sont absents depuis quatre jours et nous badinons. Je pense à toi qui va avoir ton avenir compromis alors qu’il était déjà brumeux. - Je ne suis pas du genre à me laisser prendre par le premier prétendant qui se présente à mon père. Aussi pour cette raison, je suis encore seule. - J’ai entendu que Capperi s’intéressait à toi. Il se vante qu’il pourrait te mâter comme on doit le faire avec une mauvaise bourrique. - Je ne suis pas une bourrique. Mon père m’aime. Jamais il ne me donnera à ce mufle. Tu peux être tranquille. » Quelques jours passèrent. Le soleil était à son zénith quand deux hommes entrèrent au trot dans la cour du château de Valentine. Sitôt descendus de leur cheval, ils s’introduirent dans la bâtisse et se dirigèrent directement vers la salle à manger. En les apercevant, Valentine stoppa son geste, la cuillère restait suspendue entre sa soupe et ses lèvres. La gouvernante, droite sur son siège toisa le visiteur : « - Sont-ce vos habitudes de vous imposer durant le repas des honnêtes gens, Messieurs ? - Madame, je me présente, comte Cappeli et voici mon fidèle valet. Je viens avec une missive de Monsieur votre maître, votre père (en se tournant vers Valentine). Il me donne la main de sa fille Valentine et le mariage sera dans dix jours. Car mesdames, sachez que j’ai pris en main les préparatifs et que j’aurai à mon service pour l’occasion les meilleurs musiciens et cuisiniers de la région. - Il est hors de question que je me mêle à cette mascarade ! - Valentine, un peu de tenue ! Monsieur, faites voir cette lettre. Il semble que l’accord soit en règle. Ma chère, je crois que vous venez de trouver un mari. - Soyez assurée ma mie que je prendrai soin de vous. » Sur ce, Cappeli s’en alla suivi de son valet, laissant Valentine atterrée face à sa gouvernante qui laissa son trouble transparaître derrière son masque. « - Puis-je sortir de table? Je vais au pigeonnier, j’ai un message à envoyer. - A votre père ? - A lui aussi. » Un éclair déchira la nuit, son tonnerre provoqua un infime décrochage dans le galop frénétique d’un onagre. Arrivé à un manoir, le cavalier abandonna sa monture exténuée au milieu de l’allée. Il frappa vigoureusement contre le heurtoir en bronze. Enfin, une vieille dame emmitouflée dans une épaisse laine, un bonnet sur la tête lui ouvrit. Elle posa un regard intrigué sur ce voyageur dégoulinant de pluie. Arrivait avec elle un Christobal échevelé tenant fébrilement derrière son dos une épée. En ces temps troublés, on ne sait qui traîne sur les chemins en pleine nuit, mais on doit hospitalité à celui qui est dans la tempête. Son attention s’orienta vers la main qui s’accrochait encore au heurtoir. La vieille dame tendit plus près la bougie protégée du vent par une cloche en verre. Le scintillement d’un grenat… Une bague avec un grenat sur une main féminine… « Valentine ? Laisse Mère, je m’en occupe. » Christobal souleva la capuche mais Valentine se déroba. La foudre tomba sur la chapelle à quelques mètres d’eux. L’éclair dévoila son visage tuméfié, marqué par des ecchymoses. « Rentre, ne reste pas dehors. » Il l’attira à l’intérieur et ferma lourdement la porte qui résistait aux bourrasques. Valentine laissa glisser de ses épaules la pesante pèlerine. Ils se serrèrent dans leur bras, l’épée tomba à terre sa répercussion sur les dalles résonna sur les murs. Confortablement assise dans un fauteuil, sous une couverture, Valentine savourait un lait au miel chaud que lui avait apporté une domestique quelque peu réveillée. Christobal venait de lui essorer sa chevelure ébène dans un linge. Il était penché vers elle, devant elle, attendant patiemment qu’elle relate ce qui lui était arrivé. La maîtresse de maison les avait laissés seuls puisqu’elle était partie superviser la préparation de la chambre d’invité. Dehors, l’orage s’éloignait, ne restait que le vent qui sifflait partout dans la demeure. « - Il m’a battu. Capelli avait les idées claires alors il n’avait pas bu, surtout qu’il ne puait pas. Il a grondé, il m’a pris… mais je me suis défendue alors il a appelé son sinistre valet pour qu’il me tienne. - Seulement, il n’est pas encore marié avec toi. Capelli n’a aucun droit sur toi. - Il veut juste me soumettre. Il m’impressionne pour que lors de la cérémonie je ne m’aventure pas à dire non. - Et il ne t’a pas… - Touchée ? Non. Et c’est là qu’il a redoublé de coups… Quand il a cru que j’avais perdu conscience, il s’est éloigné et j’ai pu m’enfuir. - Et ta gouvernante ? » Des piétinements retentirent venant du dehors. Des chocs ébranlèrent la porte puis elle céda sous les coups d’une hache. Cappeli apparut fou de rage, suivit par son éternel valet armé de la hache. D’un coup de pied, il expédia vers un coin la pèlerine encore trempée. Il ne remarqua pas l’épée entraînée dans ses plis. « - Ah ! Tu te cachais chez ton amant, sale putain ? Je vais t’apprendre à être ma femme. - Laissez-moi, je refuse de vous suivre. - Parce que je t’écouterais ? - Je vous le conseillerais. Ici, vous êtes sur mes terres et la demoiselle Valentine est sous ma protection. - Pousse-toi de mon chemin, éphèbe inconscient. » Le jeune homme étant entre elle et Cappeli, il fut rudement jeté sur le coté, près de la pèlerine. Le valet qui, jusque là, était tenu en respect par le jardinier se ragaillardit et attaqua son adversaire, qu’il assomma du plat de son arme. Christobal empoigna son épée, et l’assaillit. Debout devant le brasier de la cheminée, la couverture abandonnée à ses pieds comme une vague sombre, un halo enflammé cramoisi l’entourant, Valentine tenait le tisonnier qui fumait imperceptiblement, elle ressemblait à une déesse infernale. Cappeli hésita. La jeune femme respirait énergiquement, ses muscles se contractaient, prêts à la détente. La terreur et la colère l’envahissaient. Son regard devenait implacable. Il fit un pas, elle lui infligea une estafilade sur la joue. On sentait une odeur de chair brûlée. Remis de sa surprise, Capelli donna une violente gifle. Christobal eut le dessus sur le valet qui s’écroula avec l’abdomen se vidant sur le sol. Il trouva son amie à terre, accolée au mur par son promis. Elle brandissait le tisonnier en tremblant comme son dernier rempart. Le jeune homme chargea son rival. Cappeli se retourna et brandit une dague qu’il avait dissimulée. Il blessa Christobal. Ce dernier abattit sa lame entre les côtes de son ennemi tandis que Valentine enfonça le tisonnier dans ses intestins. Les deux survivants regardèrent ce qui restait comme dans un cauchemar. Ils n’avaient pas remarqué la vieille châtelaine qui était apparue impuissante en haut de l’escalier. Cette nuit, personne ne dormit dans le manoir. Les domestiques effacèrent les traces du drame. A la faveur des ténèbres, le jeune couple engloutit les cadavres dans la boue d’un marais à la bordure des terres. « « - Tu ne devrais pas être ici, ma belle. - Ma présence au milieu de la boue t’embarrasse-t-elle ? - Ce n’est pas ton travail de les enterrer. - Il faut bien que je t’aide avec ton bras blessé. - C’est trop cruel pour toi. - J’en ai besoin pour me reconstruire. - Tout comme moi. Personne ne saura ce qui s’est passé. Ma mère gardera le secret. - Cappeli n’est jamais venu chez moi. Ma gouvernante n’a jamais vu de lettre. Et si tu le veux, mon mariage sera aussi le tien. - La prochaine fois, évite de manier ton onagre comme ton étalon. » rochaine fois, évite de manier ton onagre comme ton étalon. »