[b]Lalaaalaaaa…[/b] Lena se prépare, face à son miroir. Dans quelques heures elle recevra son dernier tatouage, et elle sera alors officiellement une Voix. La plus jeune Voix que le quartier souterrain de l’Onde vocal ait jamais connue. Lena a dix-sept ans. Elle avale deux gorgées de l’huile rituelle. Elle oint sa gorge et sa poitrine d’une pommade bienfaisante qui pénètre sa chair et la réchauffe… Elle vocalise quelques gammes. Sa voix est parfaite, plus lisse que le satin, plus clair que le cristal. Ses cheveux, son teint et jusqu’à la robe qu’elle arbore rivalisent de blancheur. Et si ce n’était les fins tatouages bleu roi qui s’entrelacent sur sa peau, elle aurait tout d’un fantôme d’opéra. Lorqu’elle se sent prête, elle quitte la chambre qu’elle occupe à l’orphelinat du grand Nath. Puis elle longe les couloirs aux chandeliers, qui sillonnent le sol sous les rues du Conservatoire. Lena n’a vu l’Extérieur qu’à trois reprises, au cours de sa vie, mais elle ne se sent pas enfermée. Après tout, les habitants d’en haut sont aussi couvert qu’elle et ses compagnons d’en bas. Leur toit est juste plus haut. Après maints tours et détours, la galerie que suit Lena débouche sur un promontoire, perché à mi-hauteur d’une gigantesque caverne : la place du Temple. Sous ses yeux, des centaines d’hommes et de femmes commercent ou célèbrent l’une des nombreuses variantes du culte. Lena rejoint le sol, puis emprunte la grande allée menant au Temple. C’est là qu’elle devra faire ses preuves. C’est comme… tirer sur des cordes. Ou pousser de grands leviers. Elle ne saurait pas mieux l’expliquer. Mais chanter… obtenir, produire ce qu’elle désire par le chant, Lena y est toujours parvenu. Elle obtient son tatouage sans le moindre problème, comme tous les précédents. Mais aujourd’hui, il y a quelque chose de différent. La vieille prêtresse qui l’a audtionnée lui parle d’un Archimusicien. Un homme de la surface. Un homme très triste et très puissant. Si puissant qu’il peut déchaîner la pluie et la tempête sur la ville de Sol. Elena ne sait pas ce que sont « la pluie » ou « la tempête », mais elle hoche la tête. On lui demande d’aller le trouver. Alors seulement, elle sera une Voix. Quand elle aura chanté pour ce fameux Delanote. [i]La tempête fait rage, sous le dôme de Sol…[/i] « … Vas-t’en ! Loin de moi. » Aux yeux de n’importe qui, l’homme avachit à quelques mètres de Lena, sur son trône de cuir et de bois, serait passé pour un dément. Mais Lena n’est pas n’importe qui. Elle sait chanter et elle sait entendre… Entendre la musique intérieure que produisent les gens. Cet homme chante, sans même le savoir. Il chante un air lourd et mineur, sur un rythme aussi vif qu’une plaie. Lena ne réfléchit pas. Lena est habituée à [i]modifier[/i] son entourage. Alors elle chante. Un ballade lente, pour apaiser les souffrances, mais au ton majeur, joyeux, presque insolent ! Elle chante la joie de vivre, la joie d’aimer. Elle chante l’oubli et le renouveau. Et peu à peu, la musique intérieure de l’Archimusicien l’accompagne, s’harmonise à son chant. Et plongeant au sein des câbles du trône d’empathie, la douce mélodie emplit la bâtisse musicale, jaillit de son toit tel un phoenix. [i]… et le soleil se lève enfin, sur la ville de Sol.[/i] la ville de Sol.[/i]