[d] [i] Poulet : (n.m.) Poule ou coq jeune destiné à l’alimentation. [/i] [/d] Prolétaires, ouvriers, esclaves, asservis de tous les pays, écoutez l’histoire du poulet qui osa défier ses maîtres pour libérer les siens, soyez sensibles au courage de celui qui changea la face du monde par sa simple volonté, et peut-être y trouverez vous l’inspiration ! Car rares sont ceux dont le destin est lié à celui du monde entier, et le poulet dont nous allons parler fut de ceux-là. Lorsque notre histoire commence… Le poulet s’aperçut que l’anneau qui le reliait à la roue était brisé, et posé sur le sol quelques centimètres derrière lui. Ainsi, il pouvait évoluer dans la direction qu’il désirait, et non pas seulement de façon circulaire, autour de la roue, comme auparavant. « C’est donc ça la liberté » pensa-t-il en poulet, car c’était là le seul langage qu’il connaissait. Il fit quelques pas dans la pièce, sur la paille qui recouvrait le sol. C’était un espace exigu, dont le centre était occupé par une énorme roue de bois, que faisaient tourner cinq poulets en la tirant. Quel mécanisme complexe était ainsi activé, le poulet n’en savait rien, et jusqu’à aujourd’hui il ne s’était jamais posé la question : plus la roue tournait vite, plus sa ration de graines, le soir venu, était importante, et c’est tout ce qui comptait. Mais aujourd’hui, c’était différent, il voyait bien que son mouvement était dissocié de celui de la roue, et il ne put en arriver qu’à l’inévitable conclusion que, de la même façon, sa ration de graines serait sûrement dissociée de lui. Terrifié à cette idée, il essaya de se reprendre sa place avec les cinq autres poulets, de raccrocher la chaîne à sa patte, en vain. Les autres lui jetèrent un regard agacé. « Aidez-moi ! supplia-t-il. - Ce n’est pas notre problème, répondirent les autres, le gardien va revenir, et tu seras puni. » Le gardien était un humain gigantesque, habillé d’un costume sombre, muni d’une matraque, d’un fouet, et d’une paire de menottes conçue spécialement pour les poulets. C’était un être terrifiant, qui inspirait la crainte et le respect, et qui n’hésitait pas à maltraiter un poulet qui fut trop lent. Heureusement, il était absent, parti comme souvent discuter avec son collègue de la pièce d’à côté. Mais il pouvait revenir d’un instant à l’autre, et le poulet ne doutait pas de ce qui arriverait s’il le trouvait là, dissocié de la roue. Il commença à paniquer. Que faire ? Il n’y avait que deux sorties : la porte et la fenêtre. La première, bien entendu, était absolument inenvisageable : ce serait courir se jeter dans les bras du gardien. Quant à la seconde, elle était bien trop haute pour qu’il puisse l’atteindre. Il revint vers les autres poulets. « Il faut que je sorte d’ici, leur dit-il. - Ce n’est pas notre problème, répondirent les autres poulets. - Mais si nous nous échappons tous ensemble, nous pourrons coopérer et accéder facilement à la fenêtre ! - Plutôt mourir, répondirent les autres. » Mais le poulet ne se laissa pas décourager aussi facilement. Il s’approcha du poulet le plus proche, et commença à donner des coups de bec sur la chaîne qui le retenait prisonnier, en pensant qu’une fois libéré, il comprendrait. Mais le prisonnier, offensé, le chassa à coups de patte. Notre brave poulet monta alors sur la roue, où l’enchaîné ne pouvait l’atteindre, et recommença à attaquer la chaîne. Le prisonnier, affolé, appela ses collègues à l’aide, et ceux-ci se mirent alors à courir, tous ensemble, pour accélérer la vitesse de rotation de la roue. Le poulet se vit ainsi projeté, par l’effet de la force centrifuge, et se retrouva à nouveau le bec dans la paille. Il renonça à sauver ses compatriotes, conscient qu’ils étaient trop habitués à la roue pour pouvoir imaginer une seconde de s’en dissocier. Mais sa mésaventure lui donna une nouvelle idée. Il remonta sur la roue, et fit mine de vouloir à nouveau briser la chaîne d’un poulet prisonnier. Mais cette fois-ci, dès que les poulets se mirent à faire tourner la roue, il se cramponna solidement, à l’aide de ses pattes et de son bec. Lorsque la roue atteignit une vitesse qui lui sembla adéquate, il déploya ses ailes, lâcha la roue, et se trouva ainsi projeté dans les airs, jusqu’à la fenêtre où il atterrit délicatement, comme il l’avait prévu. Les poulets enchaînés, qui ne s’étaient aperçu de rien, continuaient à courir furieusement en cercle. Le poulet se tourna vers la fenêtre. Il eut alors la surprise de sa vie. Bien sûr, il se doutait que le monde ne se limitait pas à la seule pièce où il travaillait, il y avait au moins une autre pièce, puisqu’il y avait un autre gardien, et au prix d’un gros effort d’imagination, il était parvenu à concevoir qu’il en existait peut-être d’autres, avec d’autres poulets, d’autres roues, et d’autres gardiens. Mais ce qu’il voyait à présent révolutionnait totalement l’idée qu’il se faisait de l’univers. A perte de vue, s’étendaient un nombre incalculable d’immeubles – il faut dire que le poulet ne savait compter que jusqu’à six. S’il avait dû raconter ça à d’autres poulets, il aurait dit qu’il y avait dehors autant d’immeubles que de brindilles de paille sur le sol de la pièce, mais que chaque immeuble était bien plus grand que toutes les brindilles réunies. Enfin, une chose était sûre, il y en avait bien plus de six. Le poulet commença alors à donner quelques coups de bec contre la vitre, jusqu’à ce qu’elle se brise. En regardant au-dessous, il s’aperçut que le sol était effroyablement loin, et que la fenêtre n’était pas après tout une aussi bonne sortie. A moins que… bien sûr, il avait des ailes, et les ailes, il le savait, servaient à voler. Mais il n’avait encore jamais eu l’occasion de tester cette utilisation particulière de ses appendices, et le résultat pouvait être tout à fait catastrophique. C’est ce moment là que choisit le gardien pour faire irruption dans la pièce, prenant immédiatement conscience de l’absence du poulet. « Ai-eu-u-ai-a ! Eu-ien-i-i-ou-i ! A-ou-ai ! » hurla-t-il dans la langue des humains, dont le poulet ne comprenait pas un traître mot. Pourtant, il devina au ton employé par le gardien que cela ne voulait sûrement rien dire de bon pour lui. Ainsi, sans réfléchir, il déploya ses ailes, plongea dans le vide, et tomba comme une pierre vers le sol, à une vitesse qu’aucun poulet n’avait encore jamais atteinte. Lorsqu’il reprit conscience, le poulet comprit rapidement qu’il était dans une poubelle, et en sortit aussi vite que possible. Une fois débarrassé des quelques détritus restés accrochés à ses plumes, il commença à se demander ce qu’il allait faire de sa vie. C’était bien beau d’être libre, mais finalement, pourquoi faire ? Il se souvint de la vision fantastique qu’il avait eue depuis la fenêtre de son ancienne prison, et décida que la première chose à faire était de visiter le monde. Il commença donc par visiter la rue où il se trouvait, et la trouva fort intéressante. Il passa ensuite à la rue suivante, et ainsi de suite. Comme il faisait nuit, tous les humains étaient chez eux, et il ne risquait pas d’être attrapé. Il continua ainsi sa visite, jusqu’à ce qu’elle fut interrompue par un cri déchirant. Le poulet tendit l’oreille, et lorsque les cris reprirent, il n’eut plus aucun doute : c’est un de ses frères que l’on agressait. Il se rua donc sans attendre vers l’origine des cris, et découvrit le terrible spectacle : un poulet, affublé d’un ravissant foulard rouge, accroché au bout d’une laisse que tirait furieusement une femelle humaine, en grognant des propos incompréhensibles. « Pia ! Pia ! Pia ! » criait le poulet agressé. Sans réfléchir, le poulet se rua dans l’action et, bondissant sur l’humaine, la renversa par surprise. Il fit alors signe à son confrère de s’échapper, tandis qu’il maintenant la femme à terre. L’autre lui fit alors comprendre qu’à cause de la laisse, c’était impossible. N’écoutant que son courage, le poulet bondit dans les airs, trancha la laisse d’un coup de bec, et retomba sur l’humaine qui tentait de se relever. Il fit un signe à l’autre, et tous deux partirent en courant. Après avoir traversé un fleuve, ils s’arrêtèrent enfin pour souffler. Le poulet s’aperçut alors seulement que celui qu’il venait de sauver était en réalité une jeune demoiselle. « Salut poulette » dit-il. Pour les humains, une telle appellation aurait pu paraître cavalière, voire vulgaire – parce qu’ils méprisent les poulets – mais chez les poulets, c’était le comble de la galanterie et du romantisme. « Merci pour tout à l’heure, dit-elle. - Je vous en prie, je n’ai fait que mon devoir. » Tout en discutant, ils avancèrent au bord de l’eau, le long du quai. « Qui êtes-vous ? demanda Poulette. Où sont vos maîtres ? - Mes maîtres, oh… je ne les supportais plus, je me suis enfui ! - Quel courage ! admira Poulette. Et depuis combien de temps vivez-vous seul ? - Oh, cela fait bien deux bonnes heures ! » En disant cela, le poulet ne put s’empêcher de rougit. Heureusement, chez les poulets, ça ne se voit pas. « Incroyable, dit encore Poulette. J’ai toujours rêvé de rencontrer un poulet libéré ! - Vous voulez dire qu’il y en a d’autres ? s’étonna le poulet. - Oh oui, sûrement, beaucoup d’autres ! Certains humains sont vraiment mauvais, de plus en plus de poulets s’échappent de chez leurs maîtres. On dit même qu’un groupe clandestin de poulets libres s’est formé et opèrent dans les égouts de la ville. Enfin, ce ne sont sans doute que des rumeurs… » A force de marcher au bord du fleuve, les deux poulets arrivèrent aux portes de la ville. « Ne sortons pas, dit Poulette, dehors, c’est dangereux pour les poulets. - Le fleuve continue loin comme ça ? - Jusqu’au bout du monde, à ce qu’on dit. - Le bout du monde ! Et c’est loin ? - Très loin. » Une brise légère caressa les champs d’herbes qui bordaient la ville et s’engouffra délicatement dans les plumes du poulet. Il se sentait infiniment bien, serein et heureux. Le vent souffla encore, plus haut cette fois et chassa les nuages qui couvraient le ciel, dévoilant quelques étoiles. « Ooooh, fit le poulet. - Vous n’avez jamais vu d’étoiles ? demanda Poulette. - Non, avoua le poulet, en ville, il y a toujours des nuages la nuit. » Poulette s’approcha de lui, et tendit une aile vers le ciel. « Vous voyez celle qui brille plus que les autres, au milieu ? » - Oui, je la vois, dit le poulet en fronçant les sourcils. - On l’appelle l’étoile poulaire, et on dit que tant qu’elle brillera, il ne pourra rien arriver de mal aux poulets. Et si vous faites bien attention, vous constaterez qu’elle forme l’œil de la constellation du Poulet. - Incroyable, s’exclama le poulet. » [c][lien=http://www2.lecahiernoir.net/users/1/gd_ljdp1_high.jpg][image]http://www2.lecahiernoir.net/users/1/gd_ljdp1_low.jpg[/image][/lien][/c] [c][g]« [i]On l’appelle l’étoile poulaire, et on dit que tant qu’elle brillera...[/i] »[/g][/c] Un bruit les fit sursauter. Sans perdre un instant, ils coururent se cacher derrière un arbre, et de là, aperçurent un humain à la mine sévère, transportant un rouleau, sorti de la ville par la même issue qu’eux. Il déroula l’une des affiches qu’il transportait et entreprit de la fixer au mur d’enceinte. En en découvrant le contenu, les deux poulets furent saisi d’effroi. On y voyait une photo immense du poulet, enchaîné à sa roue dans son usine, la mine triste. « WANTED, lut Poulette, ce poulet est recherché par toutes les polices de la ville pour avoir agressé violemment une humaine. Il s’est échappé hier soir d’une usine, et doit être considéré comme dangereux. Evitez d’appréhender vous-même cet individu. - Vous savez lire la langue des humains ? s’étonna le poulet. - Vous êtes un poulet d’usine ? répondit Poulette avec une vague grimace de dégoût. - Bien sur, je ne l’ai jamais caché ! Est-ce que c’est un problème ? - Moi, je viens des beaux quartiers… Je suis une poule de luxe… - Et vous pensez que notre différence de classe sociale pourrait être un frein inexorable à notre amour naissant ? - Non, je veux juste dire que… » « E-ou-eu-aha ! Eu-ou-hé-u ! » entendirent-ils alors. « Oh non, s’exclama Poulette, l’humain nous a repéré ! Courez, je vais le retarder ! - Mais… commença le poulet. - Courez ! » Alors, sans regarder derrière lui, le poulet s’élança vers les portes de la ville, et s’engouffra dans une petite ruelle. Il courut pendant des heures, à en perdre haleine, évitant toujours autant que possible les rues qui commençaient à se remplir d’humains, et les murs qui se couvraient d’affiche à son effigie. Lorsqu’il s’arrêta enfin, certain qu’on ne le suivait plus, le jour commençait à se lever. « Je ne peux pas rester dans la rue, pensa-t-il, si on me trouve, je suis perdu. » Il s’engouffra alors dans le système de ventilation de l’immeuble le plus proche, dont il devait apprendre plus tard qu’il s’agissait d’une bibliothèque. Il s’installa confortablement, et passa la journée suivante à dormir, épuisé par sa fuite de la nuit. Trouvant l’endroit confortable, il l’aménagea et put ainsi y vivre plusieurs mois, ne sortant que la nuit pour voler quelques graines, et passant ses journées à écouter et observer les humains qui vaquaient à leurs occupations. Dans une des salles, il suivit depuis une bouche d’aération un cours de lecture donné à de jeunes humains, ce qui lui permit d’apprendre à comprendre, à parler, et même à lire leur langage. Mais plus le temps passait, plus il pensait à Poulette, se demandant ce qu’il était advenu d’elle. Il craignait qu’elle eut été capturée par les humains, rendue à ses maîtres, et sévèrement punie. Pire encore, il y avait sans doute des centaines – le poulet savait désormais compter jusqu’à mille – de poulets qui étaient maltraités par leurs maîtres, comme Poulette, ou bien traités en esclaves dans des usines comme il l’avait lui-même été auparavant. Pourtant, une autre vie était possible pour les poulets, il en était la preuve même. Toute cette injustice n’avait que trop duré, quelqu’un devait se dresser contre la tyrannie des humains, et rendre aux poulets leur liberté. Une nuit, il monta sur le toit de la bibliothèque, et découpa un anneau dans une chaussette qu’il avait volée à un humain, puis à nouveau deux trous dans cet anneau : voila qui lui fournissait un masque parfait, et le rendait méconnaissable. Il l’enfila, s’avança au bord du toit, et s’immobilisa pour écouter les bruits de la nuit, dans son nouveau costume. Un cri retentit dans le lointain, sans aucun doute possible, un cri de poulet agressé. Sans attendre, le poulet prit son élan, s’élança du toit, et plongea dans les ténèbres. « Encore une mission pour… le poulet masqué ! » [d][g]Illustrations par [lien=http://www.gcoulours.com/]Guilhem[/lien][/g][/d]