Allongée sur un petit lit recouvert d'une couverture tissée, Mara tentait d’oublier un peu ce contrat qu’elle trouvait si bête d’avoir acceptée. Elle avait passé la fin de la journée dans sa chambre, s'observant dans le large miroir qui trônait sur la cheminée factice. Elle se trouvait tantôt vieillie et épuisée, tantôt jeune et brûlante, puis pâle comme la mort... Elle n'avait aucun moyen de prévenir Evan de la teneur du contrat, et puis de toute façon, peut-être qu’il lui aurait interdit... qu’il l’aurait empêché... Il avait l'air tellement inquiet quand il l'avait conduit ici. Elle n'y avait pas prêté attention. Elle sourit quand elle pensa qu’il aurait probablement ajouté "comme d'habitude". Mais c'était faux, l'habitude n'y était pour rien. On vint la chercher pour le repas. C'était une autre petite bonne qui avait frappé à sa porte. Peut-être avait-elle l'âge de Mara, mais elle la regarda craintivement, avec une sorte de fierté maladroite. Son petit geste pour l'inviter à descendre et ce qu'elle lui avait dit dans les escaliers montrait qu'elle se sentait visiblement très supérieure à la nouvelle arrivée. Les maîtres n’avaient pas voulu (ils ne veulent pas être dérangés par une enfant pendant leur repas, précisa la bonne) qu’elle mangeât avec eux, mais avaient donné des instructions pour que leur nièce soit traitée avec toutes les convenances. On installa Mara dans un petit bureau, sans fenêtre. Aux murs, des gravures de paysages industiels désaffectés et des rayons de livres à page donnaient à la pièce un air solennel et érudit. On lui apporta un plateau, et elle mangea en silence, seule. Au bout de quelques minutes, on frappa à la porte et Mara fit « entrez » d’une voix étranglée. Dans un plissement de robe, Junie, la bonne qui lui avait ouvert, vint s’asseoir à côté d’elle. Elle croquait dans une sorte de fougasse qui sentait le chou. Elle arborait un sourire victorieux, ce que Mara comprit instantanément comme l’indice de la révélation de sa condition à tout le personnel. -Alors, c’est bon ? Mara hocha la tête. -C’est exactement la même chose que les maîtres, on t’a servie un repas de reine... Alors, tu vas leur faire un bébé ? Enfin un peu d’animation dans cette maison ! Nous, on écoute à peu près tous les soirs, on essaye de percevoir le moindre tremblement de mur, le plus petit grincement du lit, mais... rien de rien, jamais rien. Se demandant comment se débarrasser au plus vite de Junie, Mara choisit un lapidaire « madame est encore vierge ». Junie parut surprise: -Bien évidemment ! Et nous le sommes toutes ici. Ils veulent que nous soyons des domestiques modèles, qui ne connaissent pas la débauche, et tout ça... -Monsieur ne reçoit pas de femmes ? s’étonna Mara, s’en voulant sur le champ de demander des précisions à un sujet qui n'aurait pas dû la préoccuper. Junie eut un sourire mesquin: -Les autres et moi, on pense qu’il trouve de quoi s’occuper dans les salons où ils vont tous les deux. En tout cas, ne t’inquiète pas, le brave Térence est loin d’être inexpérimenté en la matière. -Je ne m’inquiète pas. Junie raccompagna Mara jusqu’à sa chambre et la quitta avec force sourires entendus et clins d’oeil. Mara referma précipitamment la porte et connecta son communiqueur au réseau. Evan n’y était pas; elle laissa un baiser et quelques phrases d’explication, ainsi que la promesse de se reconnecter au plus vite. -Terry, nous y avions réflechi pendant si longtemps, toi-même tu avais dit que c’était la solution la plus simple, tu te souviens ? -Ecoute, oui, je me souviens, mais à présent je me demande si c’est une si bonne idée... Tu n’es pas jalouse, toi, de savoir que je vais coucher avec n'importe qui ? Octine souria. -Comme si c’était la première fois que tu avais des relations avec quelqu’un d’autre que moi ! Térence, qu’est-ce qu’il y a ? Elle ne te va pas ? Elle n’est pas jolie ? Il s’imagina son corps nu contre le sien, ses longs cheveux lui carressant les épaules, ses petits seins entre ses mains... Oh, si, elle était jolie. -Je ne sais pas... J’ai comme l’impression qu’ils ne faisaient pas comme cela, pour tout te dire. - « Ils » sont morts depuis des siècles. Tes ancètres n’existent plus, Térence, réveille-toi enfin. Il secoua la tête d’impatience, se servit un peu de vin français. -Tu comprends très bien. C’est dans cet idéal que je veux vivre, et je crois qu’ils ne trouveraient pas ça moral. Je me demande même s’ils ne trouveraient pas plus acceptable les couveuses-plastiques. Sa femme fit un mouvement de dégout. -C’est non, c’est non. Térence, tu insémineras cette petite, ça ne durera pas longtemps. Je resterai avec toi, si tu veux. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer, après tout. Térence se cala au fond de sa chaise, alluma sa pipe dont il était très fier, et soupira: -Les informations que j’ai sont si contradictoires... Avec l’importance de la virginité et l’absence de couveuse, je vois mal comment nos ancètres ont pu faire perpétuer l’espèce. -Laisse tomber. Tu veux le faire ce soir ? Demain ? -J’irai lui parler ce soir, peut-être que ça m’aidera. Disons demain, ou dans la semaine. Nous avons le temps. Térence montait les escaliers pesamment. Non, décidemment, cette histoire ne lui plaisait plus du tout. Il en venait même à se demander si avoir un enfant était primordiale dans la vie des ancètres. Après tout il n’avait jamais lu cette affirmation exacte dans tous les livres qu’il possédait. C’est vrai que cela semblait être un évènement important, mais après tout pas plus que l’acquisition du moyen de transport de l’époque -la voiture- ou d’autres évènements fondateurs de leurs vies. Si seulement Octine ne tenait pas temps à cette stupide virginité. Avec elle, ce serait facile, presque automatique. Il savait le corps de sa femme, même s’il ne l’avait jamais penétré. Un peu comme connaître un ami, ses réactions, ses angoisses, ses préférences. Mais cette fille-là, il en avait peur. Il ne savait rien d’elle. Si elle se moquait de lui et de sa façon de faire ? Il paraitrait que dans les faubourgs, les hommes font l’amour d’une manière très différente des nantis de son quartier. Il finissait par rougir en pensant à des choses si peu morales pour les ancètres. Il frappa à la porte et entra avec l’autorisation de sa « nièce ». -Bonsoir Mara. Elle se retourna vivement. Elle ne pensait pas que c’eut pu être lui. Elle avait déjà sympathisé avec les bonnes, qui étaient donc toutes au courant. Ca allait être encore plus difficile. Elle inclina la tête. -Monsieur. -Dis « Térence » lorsque nous sommes tous les deux. Elle ne répondit pas. Peut-être qu’elle aussi était nerveuse. Elle était assise sur le lit et ses mains fines serraient quelque chose contre elle. Il s’assit près d’elle, toussota. -On dirait qu’il va falloir que nous nous habituions l’un à l’autre. Quel âge as-tu ? -17 ans depuis deux semaines. -Tu habites dans les faubourgs ? Elle hôcha la tête. Térence se pencha près d’elle. -Que fait ta famille ? Tes parents ? Elle sembla réflechir quelques secondes: -Ils sont morts quand j’étais plus jeune. Ils étaient très près maintenant. Il lui murmura: -Est-ce que je peux te toucher ? Elle ne répondit pas et ne bougea pas. Il posa sa main contre une de ses joues. Elle était glacée et cela le surprit, puis il suivit les contours de son nez, de sa bouche. Elle restait là, parfaitement immobile, ses yeux grand ouverts la fixant, respirant très doucement. Il remarqua pour la première fois ses vêtements, un chandail clair et une de ces très courtes jupes bleues plissées, comme c’était la mode dans les périphéries. Une des boucles de ses cheveux faisait une virgule sur son épaule, et Térence se demanda soudain s’il était moralement acceptable pour les anciens d’être amoureux de deux personnes au même moment. Après le visage, il n’osa pas aller plus loin. Il se releva précipitamment, comme brûlé, apeuré, bredouilla, claqua la porte et partit. Mara écouta le bruit de ses pas jusqu’à ce qu’il atteint sa chambre. Puis, avec précaution, en faisant très peu de bruit, elle ouvrit la fenêtre et tenta à nouveau de se connecter. a fenêtre et tenta à nouveau de se connecter.