[i] Au premier jour de la nouvelle année, [/i] [i] A midi, lorsque lune et soleil seront alignés, [/i] [i] Naîtra l'enfant sans père, [/i] [i] Débutera la nouvelle Ere. [/i] [d] - Livres des futurs, chapitre IX [/d] Le jour de l'an était l'unique jour de congé auquel avaient droit les esclaves tyhriens. Ce jour avait été fixé il y a bien longtemps, à l'époque où Tyhr était encore une planète vivante, bien avant le grand cataclysme. Malgré son absurdité, les esclaves tenaient beaucoup à ce calendrier divisant le temps en années, en mois et en jours car c'était l'un des seuls vestiges de leur ancienne civilisation qui fut autrefois grande et puissante. Et s'ils étaient obligés de convertir les jours et les années pour négocier avec les Gardiens, qui utilisaient leur propre calendrier, ils décidaient de leur jour de repos annuel en fonction de l'ancien calendrier. Revenons au jour de l'an. Les mines Tyhriennes étaient vides; tous les esclaves étaient réunis sur la grande place, au centre de la Ville, autour de la Grande Horloge. Il était 11 heures précises. Tous étaient là pour voir l'éclipse, ce grand moment où la lune éteindrait le soleil. D'anciennes légendes décrivaient le monde comme un disque d'ombre entouré par une couronne de feu, créé par une éclipse le premier jour d'une année. Tout le monde savait que ce disque était recouvert d'eau sur lequel se trouvait une gigantesque île de sable. Au delà de la mer et de la couronne de feu, se trouvait un rideau d'étoiles qui protégeait Tyhr de l'Enfer Extérieur. Le jour, le soleil se levait, et recouvrait le rideau d'une mer bleu clair, et la nuit, lorsque le soleil se retirait et que la lune enlevait les eaux du ciel, on pouvait voir le rideau d'étoiles. C'est ainsi que, le premier jour de cette nouvelle année, le rideau d'étoiles devait apparaître au milieu de la journée. Une autre légende racontait que lorsque ce fabuleux événement aurait lieu le premier jour d'une année, un enfant naîtrait pour délivrer les Tyhriens de leur esclavage et rétablir l'ancienne civilisation. Or, cette année là, une seule femme était enceinte, Maeva Itéo, et elle ne devait accoucher qu'un mois plus tard. C'est pourquoi, quand elle s'écroula dans les bras de son frère en hurlant : « je vais accoucher ! », tous les regards se tournèrent vers elle avec un mélange d'incrédulité et d'espoir retrouvé dans le regard. Le Médecin accourut jusqu'à eux, et avec l'aide du frère, ils portèrent Maeva jusqu'à son cube. L'appartement de Maeva, comme ceux de tous les esclaves, se résumait à un rectangle de 20 m² qui contenait un double lit pliable, une petite table et trois chaises. La cuisine était constituée d'une sorte de fente d'où arrivaient les plats (si l'on pouvait nommer « plat » une si petite quantité de nourriture) généreusement envoyé par les gardiens. En dessous, un seconde ouverture, ronde celle-ci, permettait de se débarrasser de ses déchets. La porte du cube-appartement s'ouvrit dans un souffle presque inaudible et disparut dans le plafond. Aaron Kahj, le médecin et Stafn Itéo, le frère de Maeva, entrèrent et déposèrent la femme en sueur sur le lit. Dehors, vingt mètres plus bas, la foule des esclaves se bousculait et hurlait devant l'empilement de cubes où se trouvait celui de Maeva. Tous imaginaient leur sauveur : un homme blond, grand et fort. Non, il aurait les cheveux noirs ! Et il serait surtout très rusé, il pourrait parler la langue des Gardiens et lire celle des Anciens. Il n'aurait pas les yeux argentés, comme ceux des esclaves tyhriens, mais dorés, et il pourrait lire dans les pensées. Il aurait de grands pouvoirs, et pourrait lancer la foudre, comme le faisaient les Gardiens pour mettre les esclaves au travail et tuer ceux qui n'obéissaient pas. Il serait aussi grand qu'eux et pas aussi petits que les Tyhriens. Les esclaves ne l'avaient jamais vu auparavant, mais tous, au plus profond d'eux même, savaient déjà comment il était. Stafn Itéo jeta un regard impressionné sur cette foule hurlante. Jamais il n'avait imaginé qu'il verrait un jour tous les esclaves réunis pour la même cause, hurlant et regardant tous dans la même direction, tous frères et soeurs, unis pour la même cause. Il se surprit même à penser que grace à cette force, ils pourraient peut-être espérer renverser les Gardiens. Stafn voulut chasser cette pensée de son esprit en pensant à autre chose, mais il n'eut pas besoin de faire l'effort ... A ce moment précis, le ciel de Tyhr s'assombrit. Tous levèrent les yeux et virent que la lune commençait à recouvrir le soleil. Un vent glacial balaya l'assemblée. Comme si tout cela avait été coordonné, un disque brillant surgit du rideau d'étoiles loin au sud et fonça vers l'endroit où tous étaient rassemblés. Stafn regarda avec haine les Gardiens qui arrivaient dans leur disque volant. Il savait que les Gardiens n'aimaient pas les rassemblements des esclaves et qu'ils venaient les disperser. Alors Stafn comprit ce que n'importe quel autre qu'un Tyhrien aurait déjà compris : les Gardiens avaient peur. Ils ne croyaient pas aux légendes tyhriennes, mais avaient peur des grands rassemblements d'esclaves. En même temps que lui, tous les esclaves comprirent où était le point faible de leurs ennemis héréditaires. Et ils virent là une chance de liberté à laquelle il ne s 'était jamais permis de penser. Ils virent un monde nouveau où les esclaves tyhriens rebâtiraient la civilisation d'antan, effacée par le grand cataclysme, un monde libre où ils seraient débarrassés de leurs Gardiens tyranniques. Le ciel devint entièrement noir, la mer des cieux se retira entièrement, chassée par la lune, laissant apparaître soudainement le rideau d'étoiles. Au zénith, la lune s'effaçait, entourée d'une couronne de feu étincelante. Tous les Tyhriens levèrent les yeux en même temps et se turent, muets devant une telle beauté, croyant se trouver face au reflet de la naissance de leur propre monde, et leurs yeux argentés se mirent à brûler comme un seul feu. Au loin, la Grande Horloge sonnait lentement et lugubrement dans le silence assourdissant de Tyhr. Alors, tous surent que l'homme qui venait de naître là haut serait celui qui les guiderait vers la liberté. Privé de l'énergie solaire qui l'animait, le disque des Gardiens cessa de briller et se mit à plonger et à accélérer dangereusement vers le sol. A une vitesse hallucinante, il alla s'écraser sur la grande place où les Tyhriens se trouvaient une heure avant, dans une gigantesque boule de feu. Quand le silence revint, on entendit faiblement les pleurs d'un nouveau-né qui résonnait dans le lointain. La porte du cube s'ouvrit silencieusement, et le médecin, Aaron Kahj, sortit avec l'Enfant dans ses bras. Il regarda la foule amassée sous lui et, conscient qu'il vivait un moment historique, prit sa respiration et dit, d'un air un peu désolé, comme s'il avait fait une erreur : « C'est une fille. »