[i] Sur le thème "Grandeur et décadence". [/i] Quelques étoiles scintillaient faiblement sur l'écran rond de l'ordinateur. Une légende indiquait qu'il s'agissait du secteur AZK-46, doté d'un seul système civilisé. L'étoile du système en question se mit à clignoter, d'abord frénétiquement, puis de plus en plus faiblement, de plus en plus doucement, jusqu'à disparaître complètement. L'ordinateur, détectant l'événement, s'activa pour se livrer à toutes sortes de calculs, dans un bruit de soufflerie grésillante. Finalement, il vomit un dizaine de pages confirmant sans aucun doute l'hypothèse de départ : Elderia venait de mourir. Le professeur Victor Eldenberg entra dans la petite salle informatique de l'Observatoire des Mondes Lointains de Munich au moment où la dernière feuille tombait de la machine. La nuit était tombée depuis longtemps déjà, mais Victor ne parvenant pas à trouver le sommeil, il avait préféré revenir à l'observatoire pour s'y occuper l'esprit. Mais dès qu'il aperçut les feuilles crachées par la machine, il comprit ce qu'il se passait et regretta d'avoir quitté son lit. Oh non... Il ne fut pas pris de panique, ne ressentit aucune culpabilité, mais se sentit lentement envahi de cette impuissance mélancolique que l'on ressent devant l'inexorable. Elderia était la première civilisation extrasolaire qu'il avait découverte alors qu'il venait d'entrer à l'Observatoire. Il en était si fier qu'il lui avait donné un nom aussi proche que possible du sien. Aujourd'hui, cette civilisation venait de s'éteindre. C'est en 2036 que l'on avait découvert la première race extra-terrestre intelligente, de façon tout à fait anodine. Il y avait plus d'un siècle qu'une telle rencontre excitait l'imagination des terriens, mais celle-ci n'eut rien d'extraordinaire. C'est le radiotélescope orbital Holà 2 qui capta un signal stellaire d'une qualité exceptionnelle. On crut d'abord qu'il s'agissait d'un message extraterrestre, peut-être une réponse aux messages que les terriens s'efforçaient de leur faire parvenir depuis un demi-siècle, que la communauté internationale s'acharna à déchiffrer. Pourtant, on dut bien vite se rendre à l'évidence : il ne s'agissait pas d'un message à destination de l'humanité, mais la rediffusion d'un épisode d'une série de télévision extraterrestre très populaire dans un système stellaire lointain. Vraisemblablement, le signal avait été émis une centaine de milliers d'années auparavant. Si l'on voulait y répondre, transmettre un message à cette lointaine civilisation, il faudrait à nouveau attendre 100.000 ans pour que le message leur parvienne. L'humanité comprit alors qu'en raison des distances gigantesques qui la séparait des autres mondes, jamais elle ne rencontrerait une civilisation extraterrestre, qu'elle ne pouvait se contenter que de lui destiner des messages sans réponse, ou au mieux d'écouter. C'est ainsi que furent créés les Observatoires des Mondes Lointains, le premier à Dakota, puis rapidement, des dizaines dans chaque pays. Chacun de ces centres, reliés à un radiotélescope orbital, voire lunaire pour les plus modernes, recevaient chaque jour des flots de données énormes, qui étaient ensuite déchiffrés et interprétés par des ordinateurs. Le rôle des hommes n'était dès lors que secondaire : ils se contentaient de lire les rapport rédigés par les ordinateurs, d'y apporter une profondeur toute humaine, et éventuellement d'en tirer des connaissances qui pourraient être utiles à l'humanité. C'est ainsi que furent découverts de nombreux outils qui changèrent la vie quotidienne des humains, comme le moteur antigravitationnel, l'amidon essentiel ou la pilule de longue vie, qui permettait de prolonger quasiment infiniment la vie des humains. Une chaîne de télévision d'abord, puis plusieurs autres, furent consacrées exclusivement à la réception extrasolaire. Le grand public, d'abord déçu par la perspective de ne jamais rencontrer d'extraterrestres, fut bientôt pris d'un engouement nouveau pour ces milliers de cultures variées que décrivaient les Observateurs. On vit ainsi naître une mode vestimentaire extraterrestre, une poésie alien, un courant de peinture interstellaire et même une cuisine "from outerspace". Mais bien vite, la mode des Observatoires passa, et l'on en revint à une culture plus terrienne. Victor aimait son métier. Lorsqu'on lui demandait ce qu'il faisait dans la vie, il aimait répondre qu'il passait son temps à écouter les étoiles. Pour lui, cela avait un sens très précis. Il ne voulait pas qu'on le confonde avec ces oisifs qu'on voyait toujours le nez en l'air, à regarder le ciel en rêvassant ; sa tâche à lui était infiniment plus profonde, plus philosophique. Il écoutait l'univers, apprenait de lui, puis enseignait aux hommes ce qu'il avait appris. Qui aurait pu penser, même en 2032, que la plus grande source de savoir nous viendrait des étoiles ? Lorsqu'on était Observateur, on se prenait facilement pour un dieu. Le matin, en arrivant à l'observatoire, Victor commençait par vérifier les éventuelles pages que l'imprimante crachait si un évènement important se produisait. Puis, sur l'écran de l'ordinateur, il surveillait les mondes dont il avait la charge. Il voyait des empires s'élever, conquérir des mondes entiers, rayonner de richesse et de savoir, avant de s'évanouir et d'en revenir au néant. Parfois, deux mondes voisins qu'il observait entraient en guerre, pour la conquête d'un pays, d'une planète, voire d'un système. La plupart du temps, ces conflits se terminaient mal, par l'anéantissement d'une des deux civilisations belligérantes, voire par la disparition des deux. Mais ces conflits interstellaires n'étaient pas la cause principale de décadence pour ces mondes lointains. Parmi les millions de mondes qu'on avait recensé depuis l'ouverture du premier observatoire, grâce aux immenses progrès de l'imagerie interstellaire, on avait vu les trois quarts disparaître, sans raison apparente. De nombreux autres naissaient ou étaient découverts chaque jour et les Observateurs n'étaient jamais à court de travail, mais aucun d'eux n'avait jamais su donner une explication convaincante à ces brusques disparitions. Aucun signe ne permettait de prévoir la fin d'une civilisation. En quelques jours, les signaux devenaient de plus en plus faibles, jusqu'à mourir définitivement, sans que l'on sache bien pourquoi. Malgré cela, Victor avait toujours suspecté que la fin de sa civilisation était proche. Elderia était un petit système planétaire froid, composé de six planètes, et dont la petite étoile centrale se trouvait à 800 millions d'année-lumière de la Terre. Cela signifiait que les signaux que Victor recevaient d'Elderia avaient traversé l'espace durant 800 millions d'années avant d'être recueillis par l'Observatoire de Munich, et donc qu'ils étaient vieux d'autant au moment où ils étaient analysés. Et déjà, au moment de sa mort, la civilisation d'Elderia avait bien 5000 ans derrière elle, ce qui était énorme pour un monde lointain. Victor avait espéré qu'elle survivrait au moins autant que lui, mais au fond de lui, il s'y était toujours préparé. [i]Justine ?[/i] Un bruit sourd avait troublé le silence. Comme si quelqu'un était tombé, dans la salle d'à côté. D'un coup vif, il activa l'interrupteur du couloir, et ouvrit la porte de la pièce voisine, espérant y découvrir son assistante, revenue comme lui, poussée par l'insomnie. Mais il ne découvrit qu'une étagère renversée, vomissant un flot de vieux rapports archivés. Il ne prit pas la peine de ranger, de toute façon, personne ne tenait plus à ce que règne un quelconque ordre dans cet observatoire. Justine était sa jeune assistante, qui l'aidait dans ces travaux et apprenait le métier pour devenir à son tour Observatrice. Bien entendu, l'idée romantique de croiser Justine à l'Observatoire au milieu de la nuit n'était pas sans lien avec son insomnie ; il savait qu'elle aimait elle aussi profiter de la douceur nocturne pour venir archiver les derniers rapports. Mais il savait également que cette séduction n'était qu'un jeu sans avenir ; Justine avait à peine la moitié de son âge, c'était une petite jeune de 72 ans. Et d'ailleurs, Justine n'était pas là. L'observatoire était désert, comme c'était souvent le cas, de jour comme de nuit. Autrefois, ils étaient plusieurs Observateurs à travailler sans relâche, et l'endroit était toujours plein de ces touristes dont les pourboires servaient à financer les recherches. Mais l'engouement était passé, et plus personne aujourd'hui ne se souciait de ces vieux savants fous qui écoutaient les étoiles. Les découvertes se faisaient de plus en plus rares comme si l'humanité avait épuisé le fantastique potentiel de savoir des mondes lointains, comme si elle commençait à s'essouffler. Par la grande baie vitrée, Victor vit que l'horizon, au-dessus des toits de Munich, virait au bleu clair. Un coup d'oeil à sa montre optique lui indiqua qu'il était cinq heures passées. Quand on avait son âge, et qu'on voyait défiler les siècles, il semblait que le temps filait bien plus vite. Il sortit un petite boite de sa veste, en tira une pilule bleue et argent, qu'il avala avec un grand verre d'eau. Si par malheur, un matin, il oubliait de prendre une de ses pilules, il pouvait vieillir de dix ans en l'espace d'une journée, ce qu'il ne souhaitait pour rien au monde. Il se demanda quelle force l'animait, le poussait à vivre. La plupart des gens ne vivaient pas plus de 150 ans, même grâce à la pilule de longue vie. Arrivait un âge où l'on se lassait de ce monde. Victor, pour sa part, affichait fièrement ses 182 ans, à peine quelques rides, et une ambition pareille à celle du premier jour. Quoique... C'est ce qu'il aurait encore dit hier, mais la disparition d'Elderia lui avait fichu un sacré coup. C'était une civilisation millénaire, et il fallait que cela arrive pendant le court laps de temps de sa vie. Et la présence de Justine, la seule qui aurait pu le consoler et le distraire de son amertume, lui était refusée. Victor se sentit soudainement vieux, las et mélancolique. Etait-ce ce que ressentaient ceux qui renonçait à la longue vie ? Aujourd'hui, grâce à la pilule, plus personne ne mourait de vieillesse, et grâce à l'avancée de la médecine, il était rare de voir quelqu'un succomber à la maladie. Les hommes centenaires étaient comme les civilisations que Victor observait sur son ordinateur. Ils naissaient faibles et ignorants, puis s'élevaient, apprenaient de leurs erreurs, grandissaient jusqu'à l'apothéose de leur vie, avant de succomber finalement au temps. Non, aujourd'hui, on ne mourait plus que de chagrin. Mais le vieux professeur refusa de s'y abandonner. Il but un café à la machine, enfila son manteau, et descendit dans la rue, sur le coup de neuf heures. Il se sentait seul, et chose rare, il avait envie de voir des gens, d'aller à leur rencontre et de les saluer. Son travail l'isolait à ce point qu'il n'avait quasiment plus de contact humain. Depuis combien de temps n'avait-il pas parlé à quelqu'un, ne serait-ce que par l'intermédiaire d'un visiophone ? Une semaine, peut-être plus. Non seulement les hommes mouraient de chagrin, mais en plus ils mouraient seuls, isolés, oubliés du monde. Un matin, ils se réveillaient, et ne voyaient plus personne. Alors ils oubliaient leur pilule et commençaient à mourir lentement. La rue était déserte, hantée seulement par un vent glacial qui ballottait sans grande conviction quelques papiers gras. Victor erra quelques temps dans les rues de Munich, sans conscience des heures qui défilaient, sans jamais croiser une voiture ou un piéton. Lorsqu'il arriva sur une grande place habituellement embouteillée du matin au soir, il ne trouva que quelques voitures garées, vides, et recouvertes d'une fine couche de neige, comme si elles étaient là depuis la nuit des temps. Il entra dans une cabine téléphonique, choisit quelques numéros au hasard dans l'annuaire électronique qu'il composa sur le claviécran, mais n'obtint aucune réponse. Il sortit de la cabine et continua à errer dans la ville morte. Dans une rue voisine, il aperçut un énorme camion renversé sur le flan au bout d'une longue plaque de verglas, dont le ventre ouvert vomissait un flot de petites pilules bleues et argent. Avançant prudemment sur la glace, Victor s'approcha de l'avant camion, et y découvrit un vieillard qui semblait respirer difficilement et semblait assoupi. Il le secoua pour le réveiller, et tira de sa poche une pilule de longue vie pour lui offrir. L'autre ouvrit difficilement un oeil, leva sa main ridée pour la contempler, puis ferma à nouveau les yeux, et vraisemblablement, mourut. [i]A quoi bon ?[/i] Lorsque la neige commença à tomber, Victor était revenu à l'Observatoire, comme si ses pas l'y avaient naturellement mené. Il entra s'y réchauffer, et commanda une nouvelle tasse de café à la machine, ainsi qu'un sandwich. Tout en mâchouillant le met à peine décongelé, il réfléchissait à ce qu'il avait vu dehors. Que s'était-il passé ? L'humanité avait-elle disparu subitement, comme la population d'Elderia ? Une épidémie gigantesque avait-elle éradiqué les habitants de la terre ? C'était peu probable, car si ç'avait été le cas, Victor n'aurait pas été épargné. Et ce type qui avait vieilli instantanément dans le camion n'avait pas l'air atteint d'une quelconque maladie, mais simplement serein et... las. Ainsi, la Terre avait succombé au même mal mystérieux qu'Elderia, alors qu'il avait la tête dans les étoiles. Quel idiot ! Tous ces derniers jours, il avait eu sous les yeux la réponse que cherchaient tous les Observateurs, la cause de la décadence des mondes lointains juste en bas de chez lui et il n'avait rien vu. Soudain, Victor eut un sentiment étrange. Il se dirigea vers le récepteur le plus proche, et l'activa. Rassuré, il vit défiler une série de publicités, pour des produits de beauté, des plats cuisinés, quelques groupes de musique. Puis il se souvint que les pubs étaient automatisées. Le journal d'informations, qui suivait la publicité, confirma sa crainte. Le plateau télévisé était totalement vide, aucun reportage ne fut diffusé. Victor réalisa seulement alors qu'il était probablement l'un des seuls humains restant sur Terre. A son propre étonnement, il n'en fut pas vraiment attristé. Sa vie était de toute manière extrêmement solitaire : il n'avait plus de famille ou d'amis. Seule la disparition de Justine le toucha quelque peu. Il regarda au-dehors, par la baie vitrée, et vit qu'une tempête de neige s'abattait sur Munich. Les derniers survivants ne tiendraient pas longtemps. Les hommes étaient faits pour vivre en société, seuls, ils étaient perdus. Des milliards d'autres avaient disparu en un éclair. Comment ? La réponse, il en était sûr, se trouvait aussi sur Elderia. Mais le système avait cessé d'émettre le moindre signal, il était bel et bien mort. Dans quelques jours ou quelques semaines, sans aucun doute, la Terre cesserait d'émettre à son tour, et peut-être que dans des milliards d'années, quelqu'un constaterait sa disparition et en chercherait la raison. Etait-ce un hasard si Elderia et la Terre avaient disparu au même moment ? La disparition du monde lointain avait eu lieu il y a huit cent millions d'années, bien sûr, mais les deux civilisations étaient à peu près aussi vieilles. Victor se souvint brusquement d'un détail qui l'avait marqué. D'après ce qu'il avait compris de ses observations, les elderiens avaient découvert le secret de la pilule de longue vie quelques années seulement avant les terriens, pour des raisons tout à fait différentes. Serait-il possible que... ? C'était tout à fait crédible, en fait. Depuis que la pilule était devenue extrêmement courante, la natalité avait grandement chuté, et la moyenne d'âge avait très sensiblement augmenté. La Terre n'était plus habitée que par de faux jeunes qui n’avaient plus le coeur à procréer. Peu à peu, la population avait alors vieilli, sans plus penser à s'assurer une descendance. Etre vieux dans un monde de jeunes, quoi de plus déprimant ? Et c'en était fini de l'humanité vieillissante. [i]Je suis seul, maintenant.[/i] Cette révélation redonna à Victor le goût de la vie. Tant qu'il resterait debout, l'humanité ne serait pas totalement anéantie. S'il existait un autre observateur de l'autre côté de l'univers, il continuerait à recevoir ne serait-ce qu'un seul faible signal pendant des milliers d'années. Il avait assez de nourriture pour tenir tout l'hiver, puis assez de connaissances pour produire sa propre nourriture. Il trouverait suffisamment de pilules pour survivre des millénaires entiers. Il pouvait construire une ferme, élever des animaux. Parralèllement, il continuerait ses recherches à l'Observatoire. Il serait comme un Dieu veillant sur les mondes lointains. Il verrait naître des empires, il vivrait leur grandeur et leur décadence. Et il survivrait. Il recueillerait le savoir des étoiles, et le transmettrait à nouveau vers les étoiles. Jusqu'au jour où il le savait, les mondes commenceraient tous à mourir lentement, à disparaître peu à peu, pour ne plus jamais renaître, lorsque la fin des temps approcherait. Et alors ? [i]Alors il ne restera que moi, l'univers, et quelques étoiles...[/i] ivers, et quelques étoiles...[/i]