Kyoshiro se pencha entre nous pour mieux voir et je sentis sa déception en même temps que sa cigarette : ce n’était pas une cité colossale, juste une banale sous-préfecture de province. Julia éteignit la musique, s’étira la nuque en fermant les paupières. Alors qu’elle renversait la tête en arrière, j’entendis distinctement craquer les os de son cou, un son sinistre, et qui me crispa la mâchoire. _Je sais que ça a l’air mort comme ça mais c’est vraiment un coin sympa, dit-elle sans ouvrir les yeux. Pas très grand, mais coloré, surtout à la belle saison. Il y a plein de hippies qui vivent vers les collines et le village de Merle, à cinq kilomètres. Ils élèvent des chèvres et font de l’artisanat. C'est une région assez touristique. On a des ruines cathares et quelques jolies balades. Plus les produits du terroir. De là où nous étions garés, je ne voyais pourtant que de vieux bâtiments écrasés par la nuit, des platanes et du lierre, une gare minuscule en pierre grise. Plus loin, le clocher d’une église jaillissait d’entre les toits tel une stalagmite, avec son horloge qui avait l’air d’un œil. C’était vraiment une petite ville ordinaire. A l'angle d'un square, je discernai l'oasis fluorescente d'un fastfood. Cette ville a sans doute deux visages, chuchota une voix dans ma tête, ce qui m’amusa parce que ville et visage commencent par la même lettre. Penchée vers les reflets du pare-brise, je pensai à des mots commençant par v : vasistas, ventre, vigie, voyou, virage, quand Kyoshiro demanda : « Comment s’appelle cet endroit ? » et qu’une autre idée me passa par la tête. _Croix Balbec, répondit Julia. _Quelle coincidence… marmonna-t-il. Puis, tendant la main entre nous : Y’a pas un cendrier, quelque part ? J’avisai l’opercule de métal escamotable : _Tiens, dis-je en le lui tendant, mais il me glissa entre les doigts et se renversa sur le tapis de sol. Plusieurs petits cylindres oranges roulèrent sous les sièges, tristes et tire-bouchonnés, mordus en leurs extrémités tendres. _Lucie ! râla Kyoshiro en s’époussetant le pantalon. Pas les cendriers… ! _Je suis désolée, dis-je. Et je le pensais sincèrement, mais Julia souriait. _C’est rien, dit-elle. Rien du tout. Je suis presque contente, en fait. Ca fait une trace de toi dans ma voiture. Nous contemplions les cendres au sol. Elles esquissaient la géographie improbable de quelque contrée triste, ravagée par la guerre. _C’est pour de vrai, tout ça, dit Julia. Puis elle secoua la tête. Une brume orangée poudrait les ténèbres. Ca faisait drôle de ne plus sentir l’air de la mer. A la place, je respirai un parfum tremblant de feuilles pourries, les relents d’un petit canal silencieux qu’on apercevait entre les toits des maisons, en contre-bas. Nos sacs à l’épaule, Kyo et moi suivions Julia dans une ruelle pavée qui descendait en décrivant des courbes. Le ciel gris ardoise semblait s’affaisser sur la ruelle ; pour un peu, on aurait pu le toucher. Je tendis la main en l’air, juste pour voir, et un courant froid passa sur ma peau voilée de sueur. Alors, profitant de ce que Julia marchait devant, je me rapprochai de mon frère et avançai mon visage vers le sien. Il sentait encore le sable, lui, ce qui me rassura. _Kyo, murmurai-je en le humant. Demande-lui le nom de sa, de notre mère. _Mais pourquoi tu peux pas lui demander toi ? se plaignit-il presque à voix haute. _Non, s’il te plaît. Allez... Demande-lui juste ça. Il haussa les épaules et finit par s'exécuter. Julia n'eut pas l'air surprise, juste nerveuse. Ses doigts torturaient l'ourlet de sa manche tandis qu'elle articulait quelque chose en me regardant. _Comment ? dis-je, et elle répéta, en détachant proprement les syllabes : _Ni-non. Elle s’appelle Ninon. _Comme la prostituée ? plaisanta Kyoshiro un peu méchamment, et Julia baissa les paupières. Je regardai autour de moi l'ambre floue de la ruelle, le fil glacé des goutières, en me répétant mentalement ce nom. Ninon. C’était Ninon et moi j’avais compris « oui-non ». Ensuite, je me fis la réflexion qu’en ce qui me concernait, c’eut plutôt été « ni oui ni non ». Et puis, finalement, ça revenait au même. Julia s’était arrêtée devant une porte de bois massive et fouillait ses poches. C'est là que, pendant trois secondes, une haine terrible me glaça toute entière. Je sentis d'abord un hameçon froid se planter dans ma nuque. Pas maintenant, pensai-je, pas maintenant, ce n'est pas bien. Mais il n'y avait déjà plus rien à faire qu'à se raidir en attendant qu'elle passe. La haine. Qu'elle passe et disparaisse. Trois petits tours et puis s'en va. Sayonara. Lumineuse, glacée, merveilleusement précise autant qu’effilée, elle me découpa du ventre à la poitrine avec la propreté d’une coupe chirurgicale et, saisie, je m’immobilisai sur le pas de la porte. Mon poing s’était crispé autour de la courroie du sac. La haine enfla, atteint une intensité monstrueuse, quasi insoutenable, puis tout à coup se dissipa. J’en avais le souffle coupé. Ne restait que le bruit des clés dans la serrure. _Entrez, invita Julia. C’est au troisième étage, mais il n’y a pas d’ascenseur. Je pris une inspiration, clignai des yeux. La haine était bel et bien partie, au point que je doutais même qu’elle eut jamais été là. Troublée, je suivis Julia dans le couloir. Je ne sentais plus qu’un grand vide, un cercle d’indifférence absolue et qui m’éloignait irrémédiablement d’elle, de son appartement, du reste. Peut-être que je n'aurais pas dû appeler cette femme, me dis-je pour la première fois en grimpant les escaliers. Peut-être que je m'étais trompée. C'étaient de bien vagues "peut-être", mais qui suffirent à m'accabler. Le sac pesait à mon épaule. Les marches craquaient sous nos pas comme des biscotes. Alors que nous bifurquions vers un couloir, j'essayai de me rappeler ce que cette femme avait dit dans le café à propos de ma naissance, mais je n'y parvins pas. Pourquoi étais-je née ? J'avais tout oublié. Sans doute avait-elle menti, de toute façon. Ou pas. Je n'en savais rien, vraiment, et n'avais aucun moyen de le savoir. Mais Kyo, lui, le pourrait. Cette pensée me chatouilla le coeur, comme une plume, avant de disparaître comme avait disparu ma haine. C'est drôle, en fait, quand j'y repense. La dernière fois que j'avais ressenti cette haine, maman venait de nous annoncer son cancer. _J'entends mourir avec dignité, avait-elle déclaré en se servant un verre, et à ce moment-là, la pièce entière avait tourné. Elle avait tourné autour d'elle, tourné, tourné, et retourné, crié comme un millier de colibris prenant ensemble leur envol. Toute sa vie tendue vers ce cancer et son sourire légèrement de biais. Elle ne voulait pas se soigner. A plusieurs reprises, Kyoshiro avait demandé pourquoi, en serrant les canines, pourquoi mais pourquoi ne voulait-elle pas se soigner ? Il n'y pouvait rien, pourtant, et avait fini par laisser tomber. Avant d'entrer chez Julia, toutefois, il me sembla à nouveau l'entendre. Pourquoi mais pourquoi ? demandait-il, et je lui en étais, d'avance, reconnaissante. L’appartement de Julia sentait l’encaustique et l’encens indien, les années soixante-dix. On voyait bien que les lieux avaient appartenu à une vieille dame. Une tapisserie marron courait le long des murs, tissant des motifs compliqués en forme de fleurs, et qu’on avait tenté de dissimuler sous des tentures plus modernes. Dans l’angle de la pièce, un petit réfrigérateur couvert de magnets emplissait l’air de son ronronnement familier. Il y avait un évier gigantesque en grosse porcelaine blanche, des plantes vertes, une statue africaine au visage effrayant. Sur un trépied, un jeu de solitaire. De vieilles bandes dessinées dans un panier d’osier. Des centaines de CD rangés près d’une chaîne, d’enceintes, d’un ordinateur portable. Alors que nous hésitions à poser nos sacs, Julia alluma les appliques, posa ses clés sur une table en plexiglas jaune poussin. _Vous pouvez rester aussi longtemps que vous voulez, dit-elle. C’était aussi ta grand-mère. En plus, c’est assez grand ; il y a trois chambres d’amis en tout. Vous n’avez qu’à choisir celles que vous voulez et vous y installer. _C’est chouette, ici, nota Kyoshiro, et tous ces disques… Tu dois vraiment aimer la musique. _Il y a un balcon, dis-je en avançant vers les portes-fenêtres. Est-ce que je peux aller voir ? Elle parut surprise. _Heu… oui, bien sûr. _Choisis-moi une chambre, Kyo, d’accord ? Le balcon donnait sur une petite cour pavée. Dans l’angle, un unique réverbère avait l’air d’une fleur mélancolique, ou d’un palmier. Les palmiers me manquaient. Fermant les yeux à demi, je m’appuyai à la rambarde, cherchant la lune entre les nuages sans la trouver. Mon cœur, dans ma poitrine, battait sourdement. J’entendis un véhicule klaxonner, mais de très loin. Quelque part dans l’immeuble, une femme criait après quelqu’un. Je ne pouvais m’empêcher de penser à maman, à ce qu’elle aurait dit si elle avait été vivante, ce qu’elle aurait pensé de l’autre femme, de Julia. D’autres pensées me passèrent par la tête mais je ne parvins pas à les attraper à temps. Peut-être m’étaient-elles indifférentes, je ne sais pas. Mon problème, c’est que les mots ne venaient pas. L’instant d’avant, j’allais dire quelque chose mais c’était : « Il y a un balcon » qui était sorti. Je me demandai ce que j’avais voulu dire en réalité. Sans mes mots, j’étais réduite à regarder passer mes pensées, comme du vent, et qui charriait des grains de sable. Un courant d’air froid glissa entre les mailles de mon pull, mordant férocement la chair de mon ventre en-dessous. Je le laissai faire. Ces derniers mois, j’avais développé une technique pour faire face au froid : plutôt que de lutter contre lui, je m’y abandonnai. Passive, résignée, je le laissai me pénétrer jusqu’à la moelle des os, me glacer toute entière, sans sautiller ni tendre mes muscles, sans souffler entre mes doigts ni me frictionner. C’était assez étrange comme sensation, surtout la première fois, mais je m’étais vide rendue compte qu’il était plus facile de laisser faire les choses contre lesquelles on ne peut rien plutôt de chercher à toute fins à les vaincre. Alors voilà, j’avais froid. Ca n’avait pas beaucoup d’importance. Je restai là un moment, à rêver dans l’obscurité froide où courrait le vent. C’avait été une journée si bizarre, si complètement hors de tout. Je repensais à la veille, aux crampes d’estomac qui me tenaient vissée au sol tandis que Kyo coupait mes cheveux. Les mèches tombaient autour de moi comme du duvet, comme une amarre que l’on détache. A la fin, ma tête était légère, une bulle ou un ballon, et en touchant ma nuque, je pouvais en sentir le long précipice. Nous nous étions couchés ensuite, à l'abri d’un bâtiment réservé aux boîtes aux lettres, et qui donnait sur un parking résidentiel. Je ne sais pas pour Kyoshiro, mais moi je n'avais pas dormi. Simplement, j'étais restée étendue seule avec mes pensées, semblables à des cailloux blancs que j'aurais tenu dans mes mains pour les regarder. Et aujourd'hui, tout avait changé. J’allais rentrer quand, passant mes doigts entre les feuillages étoilés du lierre, je trouvai un escargot qui tendait ses cornes dans ma direction. Il était énorme. Intriguée, je le touchai du bout du doigt. Je me demandais comment il était arrivé là. Lisse et baladant sa spirale, le voilà qui rampait dans le lierre d’un balcon au troisième étage. Avait-il rampé tout le long du mur pour arriver jusqu’ici ? Mais que pouvait-il bien chercher au troisième étage d’un immeuble ? En fait, peut-être ne cherchait-il rien du tout. Peut-être était-il arrivé là par hasard, ou qu’il y était né. Et comment l’aurais-je su ? Je ne connaissais rien aux escargots. Lentement, je touchai une de ses cornes, puis l’autre. Tour à tour, elles se rétractèrent. _Qu’est-ce que tu fais là ? murmurai-je. Puis je décidai que c’était une question sans réponse. Après tout, le monde était plein de mystères. Quelqu’un alluma de la musique dans le séjour et je décidai de rentrer. Quelqu’un alluma de la musique dans le séjour et je décidai de rentrer.