L'Enfant-Nuit arriva un matin dans une petite ville de taille moyenne, où il sentit à la fois très à l'aise et vaguement épuisé. Il pensa alors qu'il avait assez voyagé, et qu'il était temps pour lui de s'installer et de mener une vie normale. En peu de temps, il trouva une petite chambre de bonne dans le centre ville, et un modeste travail de pédaleur dans l'usine à électricité 412-B. « Le monde a bien changé », pensait-il. Et à vrai dire, le monde avait tant changé, que si l'Enfant-Nuit avait voulu rentrer chez lui, il n'aurait pu retrouver son chemin. Il n'était pas sûr, en fait, que la ville dont il était parti et où il avait vécu quelques années existe encore. Peut-être avait-elle disparu, ou bien encore, elle avait pu se mélanger avec d'autres, à moins qu'elle ne se soit divisée en deux. Quoi qu'il en soit, la mer qu'il avait traversée s’était évaporée, il y avait une montagne à place. Et un grand océan à la place de la montagne qu'il avait escaladée. Les hommes aussi avaient changé. Ils étaient plus nombreux, ils allaient plus vite et certains, même, volaient. Bien sûr, ils ne volaient pas eux-mêmes, ils s'aidaient pour cela de voitures, mais tout s'était passé si vite que l’Enfant-Nuit était encore étonné lorsqu'il voyait une voiture s'envoler. A l'usine où il travaillait, il aurait voulu discuter avec les autres pédaleurs, et leur raconter ses aventures et de tous les gens qu'il avait rencontrés. Il leur dit un jour : - Une fois, j'ai même rencontré mon propre reflet ! Quelques pédaleurs levèrent la tête, le regardèrent d'un drôle d'air, puis retournèrent à leurs pédales. A partir de ce jour, l'Enfant-Nuit ne parla plus de ses aventures, et il commença lui-même à les oublier un peu. Il regrettait parfois que le poulet ne l’ait pas suivi jusqu’ici, mais c’était impossible, ils avaient une conception trop différente de la politique. Un matin, alors qu'il venait d'acheter un costume neuf, il rangea sa cape et sa sacoche dans un coffre, puis descendit le coffre à la cave, puis verrouilla la cave. Le lendemain, il rencontra une jolie jeune femme à l'usine qui lui dit : - Si tu m'épouses, nous aurons des enfants, et nous pourrons toucher des allocations familiales et vivre dans un appartement plus grand ! « C'est donc comme ça que l'on a des enfants » se dit l'Enfant-Nuit, qui ne s'était en fait jamais posé la question. Ainsi, quelques semaines plus tard, il épousa la jolie jeune femme à l'hôtel de ville. Lorsqu'il arriva devant l'imposant bâtiment, le maire lui demanda son nom. « C'est idiot, pensa l'Enfant-Nuit, je suis presque adulte, je ne peux plus m'appeler l'Enfant-Nuit. Pourtant c'est le seul nom que j'ai. » - Comment vous appelez-vous ? répéta le maire. - Je suis l'Enfant-Nuit, dit l'Enfant-Nuit. - Mais ce n'est pas un nom ! - C'est le seul que j'ai. - Alors très bien : Monsieur L'Enfant-Nuit, acceptez-vous de prendre cette jolie jeune femme pour épouse ? - J'accepte, répondit l'Enfant-Nuit, très enthousiaste. Après avoir posé la même question, en inversant les termes, à la jolie jeune femme, le maire les déclara mari et femme, et leur souhaita de s'aimer jusqu'à ce que le divorce les sépare. - Qu'est-ce que le divorce ? demanda l'Enfant-Nuit. - Je t'expliquerai plus tard, lui chuchota la jeune femme à l'oreille, sans cesser de sourire. Alors, les invités lancèrent du riz, et les deux jeunes mariés grimpèrent dans une voiture qui s'éleva rapidement dans les airs, au-dessus des nuages, là où vont tous les jeunes mariés, comme vous le savez sûrement si vous êtes vous-même marié. Peu avant le mariage, L'Enfant-Nuit avait débuté des études d'économie à l'Université de Petite-Ville-de-Taille-Moyenne. Les cours étaient complexes mais il travaillait beaucoup. Il inventa même un système électronique qui lui permettait d'étudier ses cours tout en pédalant la nuit à l'usine, et un autre système, mélangeant la psychologie cognitive et l'hypnose, qui lui permettait de dormir tout en suivant les cours à l'université. Cela lui rappela, non sans émotion, l'époque où il dormait à l'école, pour économiser ses forces au profit de ses sorties nocturnes avec les autres Enfants-Nuit. Sa jeune et jolie femme tomba un jour enceinte et accoucha au printemps d'un petit garçon aux yeux bleus, qui gazouillait d'une façon fort charmante lorsqu'on le chatouillait sous le menton. Tous - car les invités du mariage étaient à nouveau présents pour assister à l'heureux événement - furent attendris et l'on commença à se poser la question du nom. - On pourrait l'appeler le Petit-Enfant-Nuit, suggéra l'Enfant-Nuit. - Certainement pas, s'indigna sa femme, nous l'appellerons Esteban, comme mon père. Un mois après la naissance d'Esteban, l'Enfant-Nuit fut promu au rang de fouetteur de l'usine. C'est-à-dire qu'il n'avait plus à pédaler lui-même pour produire de l’électricité, mais qu'il devait motiver ses précédents collègues en faisant claquer son fouet dans les airs et, parfois, en en frappant un le plus arbitrairement possible pour effrayer les autres. Mais l'Enfant-Nuit, qui n'aimait pas faire souffrir les gens, se contenta de frapper leurs pédales. Il gagna ainsi rapidement la sympathie de tous les employés qui organisèrent une révolution syndicale et renversèrent le patron de l'usine pour instituer l'Enfant-Nuit à sa place. Pendant ce temps, la mère d'Esteban tomba une nouvelle fois enceinte et mit au monde une ravissante petite fille aux yeux verts, qui lançait de grands éclats de rire lorsqu'on lui caressait le creux des mains. - Elle a les yeux de mon père ! s'exclama une grosse dame. - On pourrait l'appeler... - Nous l’appellerons Ludivine, comme ma mère, conclut la jolie jeune femme. Un mois après la naissance de Ludivine, L'Enfant-Nuit réussit brillamment ses examens d'économie à l'Université et se vit remettre un diplôme sur disque optique, qu'il s'empressa de faire encadrer pour l'accrocher dans son nouveau bureau. En quelques mois, l'usine 412-B avait considérablement évolué. Mettant à profit ses talents d'économe, il eut la brillante idée de faire importer d'une lointaine planète des autruches anorexiques dont le zoo local n’avait pas voulu. Ces étranges créatures, aux impressionnantes pattes extensibles, se plaisaient à vivre dans des locaux en béton, mal éclairés, mal entretenus, et si possible en sous-sol, ce qui n'amusait guère les visiteurs du zoo. A l'usine d'électricité, elles se révélèrent être des pédaleuses imbattables, se nourrissant très peu. Le rendement de l'usine fut multiplié par douze, et bientôt, l'Enfant-Nuit racheta toutes les usines de la ville, pour former la plus grande société productrice d’électricité du pays, L.E.N. & Cie. Il était devenu un homme d'affaires hors pair, toujours honnête, impitoyable avec ses concurrents, mais chaleureux avec ses collaborateurs, très généreux envers la société et plein de bonté avec ses employés : on n’eut pu trouver dans tout l'univers d'autruches anorexiques plus mal nourries que celles qui travaillaient désormais dans toutes les usines de la ville. Bien entendu, il fut de nombreuses fois accusé de corruption, de malhonnêteté, de marée-noirisme et même de zoophilie, mais à chaque fois, justice fut faite, et l'on découvrit un ignoble complot fomenté par l'un de ses concurrents. Les années passèrent, L.E.N. Corporation engrangea de plus en plus de bénéfices, et bientôt, il ne restait plus dans le pays aucun concurrent susceptible de fomenter un complot. Esteban et Ludivine avaient maintenant respectivement huit et sept ans, et leur mère vieillissante était toujours aussi jeune que jolie, mais tout de même moins jeune qu’autrefois. Elle voyait de moins en moins son mari qui travaillait beaucoup. Pourtant, il advint qu’elle tomba à nouveau enceinte. En apprenant la nouvelle, la femme fut d’abord surprise, puis affolée : elle décida qu’elle devait avorter. Lorsque son mari la découvrit, prête à mettre fin aux jours de son futur enfant avant même qu’ils n’aient commencé, il l’arrêta, et lui demanda pourquoi elle ne voulait pas garder l’enfant. - C’est que, lui expliqua-t-elle un peu gênée, nous n’avons plus besoin d’allocations, maintenant que nous sommes riches ! « Etrange, se dit l’Enfant-Nuit. Ainsi, les enfants peuvent venir au monde même sans qu’on ait besoin d’allocations familiales ! Ce n’est pas très logique. » - Ce n’est pas très grave, dit-il, nous pourrons donner l’argent à une famille pauvre qui n’a pas d’enfant et qui en a besoin. Et ainsi, quelques mois plus tard, au milieu de l’automne, la jolie et jeune femme, qui ne l’était plus tant que ça, donna naissance à une petite fille aux yeux noirs, taciturne comme une carpe, qui ne daignait pas donner signe de vie, quel que soit l’endroit où l’on prodiguait la chatouille. « Cette fois, pensa l’Enfant-Nuit, ma femme n’a plus de noms étranges à donner à notre enfant, puisqu’elle n’avait que deux parents. Je vais enfin pouvoir en choisir un moi-même ! » - Et si on l’appel… - Nous l’appellerons comme moi, conclut immédiatement la mère. Et pour pas qu’on nous confonde, tant que je serais vivante, on l’appellera « la jolie petite fille ». Un mois après la naissance de la jolie jeune fille, sa mère n’était plus ni jeune ni jolie, mais l’Enfant-Nuit croyait encore l’aimer profondément, comme au premier jour. Pour sa part, il avait acheté des usines d’électricité dans tous les pays de son continent, afin que sa société puisse devenir L.E.N. International. Il partait tôt le matin, rentrait tard le soir, avait peu de temps à consacrer à sa famille. Il avait appris, lorsqu’il était à l’université, que le temps valait de l’argent, et on lui avait enseigné la formule qui permettait de convertir les minutes en pièces d’or. Il était donc tout aussi important d’économiser le temps que d’économiser l’argent, et l’on voyait souvent l’Enfant-Nuit tenir trois conversations simultanées dans trois langues différentes grâce à trois téléphones portatifs. Il avait également trois voitures volantes, trois vaisseaux spatiaux, trois enfants et trois cent mètres-cubes de soleil qui lui appartenaient. Un jour, alors qu’il était occupé à recompter les autruches de son usine personnelle depuis son ordinateur de contrôle, sa femme, qui était redevenue tout à fait jeune et jolie, mais qui pleurait, entra dans ce bureau et dit : - L’amour, c’est le courant précognitif où aucun des deux n’a encore d’intelligence. Contrairement aux spectres caractérisant les émissions N et S, le spectre d'énergie des rayons ß est continu et passe par un maximum. Une hypothèse répandue consiste à affirmer que l'herméneutique moderne commence au moment où tous les passages sont perçus comme obscurs. Je te quitte. Adieu. Puis elle partit en refermant soigneusement la porte. « Ca alors » se dit l’Enfant-Nuit. Il s’était levé pour accueillir sa femme, il se laissa retomber sur son siège. « En fait, je pense que je ne l’aimais pas vraiment. » pensa-t-il. La porte s’ouvrit, juste le temps pour la jolie jeune femme de lancer : - Et j’ai la garde des enfants. - Chienne, reviens ! s’exclama l’Enfant-Nuit. Cette fois, il s’était levé d’un bond. Mais il était trop tard, la femme était partie. Un certain temps plus tard, un autre matin, l’Enfant-Nuit se leva avec une drôle d’impression, le même sentiment de lassitude que celui qu’il avait ressenti le jour de son arrivée à Petite-Ville-de-Taille-Moyenne. Il décida de dormir un peu plus encore le temps que le mal-être passe, mais lorsqu’il voulut tirer sur lui les draps du lit, il vit que ses mains étaient toutes ridées. Affolé, il courut jusqu’à la salle de bain, et s’aperçut alors qu’il en était de même pour son visage. Il passa une main ridée sur son visage ridé, et ne sentit que des rides. « Alors il m’est arrivé la même chose qu’aux autres… » Il sourit, en pensant qu’il n’avait que trop attendu. Il descendit jusqu’à la cave, ouvrit un vieux coffre recouvert de poussière, en tira sa cape et sa sacoche, qui était à peine trop petites pour lui, puis enfila les deux. Il parcourut les rues dans la lumière orange pâle du matin qui somnolait, et arriva aux portes de la ville. « C’est idiot, la vie, quand même… » se dit l’Enfant-Nuit. Puis il reprit la route. ême… » se dit l’Enfant-Nuit. Puis il reprit la route.