- Aigle 4, en position. 9 janvier 2015. 16h19. Paris. Une pluie fine balaie le toit bleu gris, lance des éclairs qui se reflètent sur la visière de Camille Deveraux. L'eau coule le long des tuiles en ardoise et se déverse dans une gouttière qui déborde. Le temps semble s'être arrêté. Camille sait qu'il peut le relancer avec quelques mots. A-t-il le trac, pour sa première mission hors du simulateur ? Pas vraiment. Mais il se sent qu'il a un pouvoir énorme, parce qu'il est le dernier à confirmer sa position, parce que dès qu'il le fera, la mission sera lancée. Et si c'était une erreur ? Si leurs cibles étaient innocentes ? C'est arrivé une fois. Juste une fois. Pour se rassurer, il sert fort son fusil d'assaut entre ses mains gantées. J'ai le trac, pense Camille. Autour de lui, la pluie a redoublé d'intensité. Nom de Dieu, pourquoi est-ce qu'il pleut toujours autant dans ces moments là ? - Deveraux, qu'est-ce que tu fous ? - Aigle 5, en position ! balbutie Camille, gêné de s'être laissé aller. En face de lui, un autre membre du commando lui fait signe de s'approcher. C'est Aigle 2, le chef de groupe. Peut-être une fille, mais Camille n'en est pas sûr, il ou elle n'était pas là au briefing. Il n'aurait jamais pensé qu'une fille pourrait faire ça. Comme lui, Aigle 2 porte l'armure lourde des forces spéciales d'intervention, toute noire, avec le sigle gris et les quatre lettres du CLAD gravé sur le côté, le casque et le fusil d'assaut. - Bon, écoutez-moi bien. C'est le chef de groupe qui parle. Mais la voix transmise par l'intercom est complètement déformée, métallisée, impossible de dire si c'est une voix de fille. - On n’est pas des tueurs. C'est une mission d'arrestation, je ne veux pas de bavure, compris ? Maintenant, activez vos ILP. Un bouton au-dessus du poignet de Camille active l'infrascope et fait virer l'image projetée sur sa visière au jaune, orange, rouge, violet, bleu : il peut maintenant voir à travers la matière. En-dessous, deux étages plus bas, apparaît la première cible, qui grimpe un escalier. A côté de la tache rouge-orange qui la représente, les informations tirées de la base de données du CLAD apparaissent : "Martin Ertyan, drogué en phase terminale, 27 ans, suivi par le CLAD depuis 41 jours, condamné à perpétuité ». - Voila la cible A, murmure Aigle 2. Où est l'autre ? Ertyan s'arrête devant une porte ; il tient quelque chose dans sa main droite. Une arme ? Non, les senseurs l'auraient signalé. Il sonne. De l'autre côté, une autre silhouette, plutôt rouge-violette, s'avance vers la porte. Les senseurs de l'infrascope l'identifient et projettent sur la visière les informations dynamiques : "Laetitia Hornwell, droguée en phase terminale, 24 ans, suivie par le CLAD depuis 2 jours, condamnée à perpétuité." L'écran grésille un instant pour se mettre à jour, puis affiche un nouveau message : "Attention, forte concentration de dihydrogestonine détectée." - Bordel de merde, crie Aigle 3, cette fille est... enceinte ? - Impossible, répond Aigle 2, les senseurs ne détectent pas de foetus. - Tu rigoles ? Regarde son schéma sanguin ! Cette fille est bourrée de DHG ! - Ca peut aussi vouloir dire qu'elle vient d'accoucher. Le CLAD ne la suit que depuis quelques jours. Ca a très bien pu se passer juste avant. Laetitia Hornwell avait été un véritable casse-tête pour le CLAD. On savait qu'Ertyan avait un complice, mais depuis qu'il était sous surveillance permanente, il avait réussi à la contacter sans jamais la trahir. Jusqu'à ce que, il y a deux jours, il commette une erreur grossière qui mène droit à elle. - On va quand même pas... - Tu connais le règlement, Deveraux, pas d'exception. Tenez-vous prêts. - Et merde ! Camille sort son lance-grappin et le plante profondément dans une irrégularité du toit. Il déverrouille la protection, règle la distance sur dix mètres et tire un peu sur le câble pour vérifier le jeu du grappin. Puis il s'approche du bord du toit et jette un regard dans le vide. Ne pas paniquer. Penser aux exercices de simulation. C'est pareil. Le temps semble s'allonger à nouveau. La pluie s'est arrêtée. Le temps aussi. - Maintenant ! Camille déplie ses jambes et s'élance en arrière, dans le vide. Pendant un instant insaisissable, il vole. Puis la gravité reprend ses droits, il tombe. Le ciel gris bascule. Le toit passe au-dessus de lui. Chute libre. Le câble du grappin se tend et le rabat contre la façade de l'immeuble. Puis c'est le choc. Une vitre explose lorsqu'il passe à travers. Une giclée d'adrénaline vrille ses sens. En touchant le sol, il détache le grappin, fait une roulade pour maîtriser sa vitesse, et dégaine son fusil d'assaut en se redressant plus ou moins adroitement. Il pense que finalement, ce n'était pas si terrible. Devant lui, les quatre autres membres du commando entourent les deux suspects. Des coups de feu. La cervelle de la jeune femme vole en éclats et retombe sous la forme de petits morceaux de chair carbonisée, s'écrasant sur le sol avec un bruit spongieux. En face, Ertyan regarde avec un air horrifié le corps décapité de sa compagne s'affaler à ses pieds. Le bouquet de fleurs qu'il tenait en main, soufflé par l'explosion, s'évanouit en petites feuilles de cendre noire. Ertyan s'effondre à son tour sur le corps de Laetitia. - Martin Ertyan, vous êtes en état d'arrestation pour toxicomanie, selon la loi du 14 juin 1998, assignée au Clan de Lutte AntiDrogue. Vous devez garder le silence. Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Maintenant, veuillez nous suivre. Ertyan ne bouge pas. Désobéir au CLAD est quasiment aussi grave que la procréation biologique. Il le sait sans doute, il n'a rien à perdre. Aigle 2 lève son fusil au-dessus de son visage, et tire. Le drogué reçoit la balle dans l'épaule, tressaille, mais continue à enserrer le corps de sa bien-aimée. Le chef du commando lève à nouveau son arme, puis semble hésiter, la baisse et se tourne Camille. - Deveraux ? A toi l'honneur ! Ce n'est pas une proposition, c'est un ordre. Camille lève son fusil, pose le viseur sur le visage du drogué, et son doigt sur la gâchette. Et maintenant ? Encore ce fichu pouvoir. Une simple pression du doigt. Et si c'était une erreur ? Impossible, tout concorde, le bouquet, Laetitia enceinte, cette pauvre loque affalée par terre. Alors pourquoi je ne tire pas ? - Je... murmure Ertyan en crachant du sang. Pourquoi je ne tire pas ? Pourquoi je tirerais ? Pourquoi je suis ici ? Flash. Je me revois, enfant, à l'école. Les autres élèves qui se moquaient de mon prénom de fille. Les cours de morale. Lucie. Le centre de désintoxication. Ne pas aimer. Ne pas haïr. Ne pas désirer. Ne pas s'attacher. Ne pas souffrir. Etre serein. - Je t'ai... [c] *** [/c] [j] 15 septembre 2012. 10h05. Université stratosphérique Paris 16. Camille se souvient de son premier cours de morale à l'université. C'est un cours que tous les étudiants attendaient avec impatience. Jusqu'ici, on leur avait à appris à se comporter en société, à se libérer de leurs désirs pour trouver la sérénité. A partir de maintenant, on leur expliquerait pourquoi ils devaient se comporter comme ça. Avant ce jour, Camille n'avait jamais entendu parler de M. Kaerte. Il fut immédiatement séduit par cet homme charismatique, au discours clair et aux idées appuyées. - Laissez-moi vous parler de notre passé. Le soleil brillait encore sur ce monde lors de votre naissance. A cette époque, il était encore considéré comme un bienfait de la nature, un objet de bonheur et de satisfaction. Certaines tribus primitives l’honoraient même comme un dieu. Paradoxalement, nos ancêtres devaient, les jours de grand soleil, se parer de lunettes noires et s'enduire le corps d'une crème protectrice, et même avec ces protections, les rayons dévastateurs leur interdisaient un séjour prolongé à l'extérieur. Quelques étudiants sourirent : l'anecdote était connue. - Lorsque le soleil fut progressivement voilé par une épaisse et permanente couche de nuages, recouvrant toute la surface de la terre, les gens commencèrent par s'en indigner, accusant la pollution, le laxisme des gouvernements. Mais lorsque quelques années plus tard, ils apprirent qu'avec le soleil, avaient disparus de nombreux cancers, troubles de la vue, les étés caniculaires et les hivers infernaux, ils changèrent d'avis. A nouveau, les étudiants s'amusèrent de la naïveté de leurs ancêtres. - Si je vous raconte ceci, ce n'est pas uniquement pour vous amuser, mais aussi parce que les choses se passèrent de façon très similaire lorsque les Législateurs votèrent la première Loi des Désirs, le 14 juin 1998, interdisant l'amour. Les gens s'insurgèrent à nouveau, ce qui au fond, est normal. Pourtant, les résultats furent quasiment immédiats. Avec l'amour et la passion, disparurent la paresse, le crime, le chômage, l'injustice, l'égoïsme. Bien vite, nos ancêtres comprirent que l'amour était une drogue extrêmement dangereuse, dont on pouvait difficilement se défaire une fois qu'on y avait goûté. Les chiffres officiels crevaient les yeux : un ouvrier amoureux perd en moyenne 31,3% de productivité, un homme amoureux a six fois plus de chances de commettre un meurtre qu'un homme normal. Aujourd'hui, grâce à la bienveillance du CLAD, la criminalité a baissé de 70% en 30 ans et l'économie des pays ou le Clan officie est au plus haut. Sans parler des répercussions démographiques, la catastrophe évitée, et la disparition des maladies sexuellement transmissibles. Pour nous en convaincre, il suffit d'observer ce qui se passe en Afrique. Les cours de M. Kaerte changèrent pour toujours la vie de Camille. A chaque cours, il ressentait la même empathie, la même impression que ce que disait son professeur de morale, il l'avait toujours su, qu'il partageait chacune de ses idées. A la fin de l'année universitaire, Camille décida qu'il mettrait sa vie au service de l'humanité et deviendrait soldat du CLAD. Quelques années plus tard, il était membre des forces d'intervention spéciale. [c] *** [/c] [j] 16h34. Un coup de feu met fin aux blasphèmes de Martin Ertyan. Camille est incapable de dire si c'est bien lui qui a tiré. Ses deux mains sont crispées sur le fusil. Sa visière est criblée de petits morceaux de chair ensanglantée. Il jette un coup d'oeil au chargeur et voit qu'une balle manque. C'est moi qui l’ai tuée. Il lève les yeux vers ses co-équipiers, s'attendant à un regard de reproche. Mais les soldats du CLAD ont enlevé leurs casques et s'approchent de leur camarade pour le congratuler. La porte restée entrebâillée s'ouvre en grand et laisse apparaître la silhouette de M. Kaerte, encadré de deux soldats en uniforme civil. Camille, qui n'a pas revu son ancien professeur depuis qu'il a quitté l'université, est submergé par l'émotion. L'homme s'avance et déclare au commando : - Au nom du Procureur général de la République et du Haut-Maitre du CLAD, je dois vous féliciter pour cette intervention modèle et votre judicieuse initiative. Sachez que tout a été enregistré sur TriCam et dans le cadre d'un documentaire sur les activités du CLAD qui sera diffusé dans les universités. Dans quelques années, votre intervention sera célèbre dans tout le monde civilisé ! Le retour au QG, dans l'hélicoptère silencieux, est un moment d'allégresse et de légèreté. Camille se sent heureux, ses doutes sont évaporés : il a fait son devoir. Il désactive le champ électromagnétique de son armure, retire ses gants, ses bottes et son casque. Une douce quiétude envahit peu à peu tout son corps. Il se sent las, mais d'une fatigue sereine et agréable. Quelqu'un a allumé la télé. Une lueur verdâtre tombe du plafond sur le sol. Une image tridimensionnelle se forme au milieu du compartiment de l'hélicoptère. Un champ de fleurs balayé par le vent. Zap. Un bébé éprouvette qui gazouille. Zap. Un documentaire animalier sur la sieste des chatons. Zap. Les informations. Deux drogués en phase terminale appréhendés par le CLAD. Début dans trois jours de la semaine internationale de la paix et de la sérénité. Un nouveau désir identifié, le vaccin disponible avant la fin du mois. Tandis que l'hélicoptère glisse silencieusement au-dessus des toits parisiens, Camille tourne son regard vers le hublot. Il est heureux d'être au service de l'humanité. Mais il a honte de la façon dont il s'est conduit pendant l'intervention. Pourquoi a-t-il hésité ? Pourquoi a-t-il douté un instant de la culpabilité de leurs cibles ? Il se souvient de son séjour dans un centre de désintoxication. Il se souvient de ce qu'il a vécu, avant, lorsqu'il était lui-même un drogué. Il ressent une profonde peine, une pitié compréhensive pour cet ancien moi, se dit encore aujourd'hui qu'il a eu beaucoup de chance de s'en sortir. Qu'il aurait pu finir comme Ertyan. Par le hublot, Ertyan aperçoit un hélicoptère qui les croise : un autre commando en route pour une autre mission. Le CLAD arrête près de 400 personnes chaque année, dont la plupart sont transférés dans des centres de désintoxication et quelques autres exécutés sur place, pour les cas extrêmes. Mais d’année en année, le nombre d'arrestations diminue et les drogués qui replongent après une cure en centre sont de plus en plus rares. L'avenir s'annonce heureux. Lorsque les pays civilisés seront totalement libérés des passions humaines destructrices, le CLAD pourra élargir ses activités au monde entier. Camille a bon espoir de voir de son vivant le jour où le monde sera totalement paisible et serein. Et pourtant, il ne parvient pas à se débarrasser des questions qui le hantent. Il ne peut s'empêcher de continuer à se demander si Ertyan était vraiment coupable. Il sent que cela a un rapport avec son séjour au centre de désintoxication. A l'époque, lui aussi ne pensait pas être coupable. Au centre de désintoxication, seulement, il a compris combien Lucie le faisait souffrir, sans qu'il le sache. Une fois libéré, il s'est senti si heureux, si libre, si serein qu'il a voulu que chaque être humain puisse être libéré comme lui de ses illusions et ressentir ce même bonheur. Un instant, il se demande ce qu'est devenue Lucie. Il n'en sait rien. Pas d'attachement. C'est mieux ainsi. Pour une raison qui lui échappe, on lui a interdit de la revoir, malgré la réussite totale de sa cure. Peut-être est-elle morte ? Il a entendu dire que certains n'y survivaient pas. Tout de même, s'il n'a pas le droit de chercher à la revoir, il peut tout à fait la croiser un jour, dans la rue, par hasard. L'apercevoir de loin. La reverrais-je un jour ? Comme s'il pense y trouver une réponse à sa question, Camille Deveraux lève les yeux vers le ciel, pour tenter d'apercevoir le soleil dont la lumière grise traverse le hublot. Mais il ne voit qu'un disque flou, voilé par les nuages. Un soleil pâle.qu'un disque flou, voilé par les nuages. Un soleil pâle.