[i]Sur le thème "La clé".[/i] Dieu somnolait dans sa baignoire lorsque le sommet de la tour de Babel cogna contre le plancher de sa salle de bain. Il en conçut d'abord de la surprise, se demandant ce qui pouvait bien gratter sous le carrelage. Soucieux, il sortit de son bain, enfila un peignoir en velours, et se pencha vers le carré d'où semblait provenir le bruit. Cela ressemblait à un grattement, aussi, il craignit un instant que l'Eden ne fut envahi par les rats. - Victoire ! crièrent les hommes, lorsque Dieu souleva un petit carré de carrelage pour voir ce qui se passait en dessous. - Comment ça, "victoire" ? demanda Dieu en fronçant les sourcils. Mais avant qu'il n'ait le temps de dire "ouf", les hommes minuscules avaient sauté sur le plancher et s'étaient répandus dans tout l'appartement, piaillant, sautillant, bondissant, trottinant d'une façon fort agaçante. L'un d'eux escalada le lavabo et, à l'aide d'une grande épée, perça le divin tube de dentifrice, pour en prélever un échantillon. Un autre fut aspiré par le sèche-cheveux alors qu’il tentait d’en comprendre le fonctionnement. Quelques-uns étaient perchés sur les poignées de porte, d'où ils donnaient des ordres, indiquaient des directions, coordonnaient l'activité de centaines d'autres qui couraient en tous sens sur le plancher. Dieu réalisa bientôt qu'il était complètement débordé par cette invasion, et qu'il n'arriverait à rien en poussant du pied les humains vers le trou qu'ils avaient percé dans le plancher de sa salle de bain, aussi essaya-t-il de se montrer aimable : - Vous auriez dû passer par la porte ! - Nous n'avions pas la clé, répondirent les hommes, sans cesser en rien leur grouillante activité. Dieu s'en trouva fort contrarié et se sentit soudainement tout à fait ridicule. Que penserait-on d'un Dieu qui ne savait pas se faire respecter ? Il prit la décision de se débarrasser de ces humains, sans concevoir aucun scrupule : ce n'était pas ça qui manquait ! Il traversa le salon et son bureau, en repoussant au passage un groupe d'hommes qui s'apprêtaient à activer innocemment la Machine à Déluge. Une fois à la cuisine, il s'accroupit pour fouiller dans la petite armoire sous l'évier. Il en tira une petite bouteille de produit chimique dont l'étiquette criarde indiquait "Anti-Babel" puis en dessous : "Repoussez les humains qui vous envahissent sans leur faire de mal !" puis encore en dessous, en plus petit : "Attention : ne pas laisser à la portée des petits dieux." Dieu aurait aimé trouver une méthode plus radicale, mais c'est tout ce qu'il avait sous la main pour le moment et il ne pouvait se permettre d'attendre et risquer de voir l'invasion se répandre encore. Il retourna à la salle de bain où se trouvait la plus importante concentration d'humains et lut attentivement le mode d'emploi. Après quoi il leva le vaporisateur et énonça distinctement, avant d'actionner le bouton : - Que la pagaille soit ! Un petit nuage s'échappa des doigts de Dieu et se déposa sur la compagnie humaine qui se mit soudainement à s'agiter dans la plus grande confusion. Comme l'indiquait le mode d'emploi, ils se mirent à parler chacun une langue différente, et à ne plus du tout se comprendre. Après plusieurs autres vaporisations, les humains furent totalement désorganisés : ils durent se résoudre à abandonner l'expédition et à rentrer gentiment chez eux. En partant, le dernier humain replaça le carré de carrelage, et Dieu vit que cela était bon. Cependant, l'expédition humaine n'avait pas été totalement vaine : l'un d'eux avait pensé à emporter la clé. porter la clé.