« Comment savais-tu pour Dazak ? Comment savais-tu que j'irais voir le médecin de bord, quels seraient son nom et son diagnostic ? Et tout ça alors que je ne connaissais que ton nom ? - Mokba, calme-toi. Je t'ai déjà expliqué... - Tu ne m'as rien expliqué ! - Je t'ai déjà dit que je ne pouvais pas t'en parler. Je sais, c'est tout, ne me demande pas de te dire pourquoi. Si je t'explique, tu ne me croiras pas, tu te mettras plus en colère encore, et tout sera gâché. Bientôt, tu auras toutes les réponses que tu désires. » Lysn se pelotonna contre Mokba, comme une enfant fragile, et l'amertume du jeune homme fondit en un instant. Il la serra dans ses bras et murmura quelques mots d'excuse, soudain honteux de s'être emporté. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle savait précisément comment s'y prendre avec lui, quels étaient les gestes qui l'apaisaient et les mots qui le touchaient, qu'il était à la merci de son étrange savoir. « Alors, d'où viennent tous ces souvenirs étranges que je n'arrive pas à saisir ? Tu le sais, ça aussi, tu peux me le dire ? - J'imagine, répondit Lysn en haussant les épaules. Je pense que ta mémoire fait appel à des souvenirs qui ne sont accessibles qu'inconsciemment, par association d'idées, parce qu'ils ne sont pas physiquement inscrits dans ton cerveau. Des souvenirs que ta raison interprète comme des intuitions parce qu'ils concernent des choses qui ne sont pas encore survenues. - Mais comment est-ce que je peux me souvenir de choses que je n'ai pas vécu ? Et toi, pourquoi tout cela est lucide pour toi. Tu viens du futur, c'est ça ? - Pas du futur, je te l'ai déjà dit. Du présent. Ton problème, ajouta Lysn en secouant la tête, c'est que tu n'acceptes la science que formatée sur un transparent, enfouie sous un tas d'équations. - Mais quand ? Quand est-ce que ce sont produits tous ces événements dont tu me parles ? - C'est ce que tu dois découvrir par toi-même, si tu n'arrives pas à t'en souvenir. - Je ne peux pas me souvenir de quelque chose que je n'ai jamais su ! Et d'où viennent ces souvenirs s'ils ne sont pas dans mon cerveau ? » Lysn haussa un sourcil et annonça, comme s'il s'agissait d'une évidence : « Du champ Emô, bien sûr. Où pourraient-ils se trouver d'autre ? - Du champ... » Mokba s'étrangla de rire. « Non, attends, je sais à quoi tu penses. A cette théorie exo selon laquelle le champ vital agirait comme une bulle d'inconscience qui retient les pensées et les émotions de celui qu'il entoure. Et bien, jeune fille, apprends que l'énergie vitale n'est qu'un rayonnement qui traverse le corps de part en part, et qui s'en échappe. Il n y'a aucun moyen qu'il puisse contenir des informations. - Tu es tellement sûr de toi ! Plus de cinq mille ans se sont écoulés depuis qu'on a découvert et prouvé que chaque être vivant était traversé et entouré par une énergie qui ne ressemble à aucune autre, qu'on pouvait mesurer et qu'il était impossible de reproduire. Tout le monde a ri, à l'époque, comme tu ris aujourd'hui. Pourtant, on n'en a pas appris beaucoup sur le champ Emô depuis. » Mokba savait qu'il était inutile d'insister et d'ailleurs, Lysn lui signifia que la discussion était terminée en le gratifiant d'un long baiser. Elle se laissa tomber sur le lit, l'entraînant avec lui, et défit fébrilement leurs vêtements qui furent aussitôt absorbés par le recycleur. Ils firent à nouveau l'amour, cette fois avec la pesanteur artificielle qui pesait lourdement contre leurs corps, comme sur Loeï. Plus tard, dans la semi pénombre de la suite, dans le brouillard de plaisir qui s'écoulait doucement, Lysn somnolait légèrement et Mokba se perdait à nouveau dans la cartographie rousse de sa peau. Après un temps indéfini, la jeune fille s'éveilla et se tourna vers lui. « Demain, nous arriverons à Sydney, tu me quitteras et je repartirai avec le Mak’nan. - Oui, répondit Mokba, qui ne savait pas quoi dire d'autre. - Emmène-moi avec toi ! J'en ai plus qu'assez de vivre sur ce satané vaisseau, d'avoir toujours mon père sur le dos. J'en ai assez des coursives, des sas de décompressions, des hôtels des spatioports, j'ai envie de vivre sur la terre ferme ! Mon père ne me laissera jamais partir, mais si je m'enfuis avec toi... Choisis-moi entre toutes comme ton aimée, et nous vivrons heureux. - Tu sais bien que ce n'est pas possible. - Tu ne m'aimes pas ? - Je ne vais pas te mentir, Lysn. Tu me plais beaucoup et j'aime être avec toi, mais je te connais à peine. - Moi, je te connais, et je sais que cela fonctionnera ! Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour que tu m'aimes ? - Ce n'est pas toi... Je suis un garçon assez inconstant, j'aime le début de l'amour, le feu de la passion, puis je me lasse. Si tu t'attaches, je risque de te décevoir. Peut-être que dans quelques années... - Je sais ce que tu aimes le plus chez moi. Ce sont mes taches de rousseur. Autrefois, je ne les aimais pas, j'en avais honte, mais tu m'as dit de si belles choses dessus que maintenant, j'en suis très fière. - Parfois, tu me fais peur, Lysn. Dès que j'ai l'impression de te connaître, tu dis ces choses étranges et tout bascule, et je suis de nouveau face à une inconnue. Tu es si... insaisissable. - Cela ne durera pas. Bientôt, tu auras toutes les réponses, et moi... - Tu vas perdre ton pouvoir ? - Alors, nous pourrons nous aimer, n'est-ce pas ? » Mokba ne répondit pas. Il avait appris à ses dépens qu'il valait mieux s'abstenir de faire des promesses que l'on n'était pas sûr de pouvoir tenir. Lysn se tourna, et il se perdit dans les courbes et la texture si étranges de son dos. Mu par une soudaine inspiration, il fit surgir son Intelli, appela dans la mémoire de la créature informatique son carnet à croquis, et commença à dessiner du bout des doigts le dos de la jeune fille. A nouveau, le sentiment d'avoir oublié quelque chose de très important vint le tarauder. Il se creusa la tête, sans résultat. Il lui semblait poursuivre un petit animal qui s'éloignait un peu plus à chaque fois qu'il faisait un pas vers lui. Agacé, il tenta d'oublier la petite voix au fond de lui et se concentra sur son carnet à croquis. Ses mains avaient dessiné toutes seules, sans qu'il en soit tout à fait conscient. Il reconnut les courbes du dos et les épaules de Lysn mais, étrangement, il avait reproduit la texture des taches rousses sur tout le dessin, sans respecter les limites des traits noirs, comme si la peau de la jeune fille avait déteint sur le décor. C'était en quelque sorte de l'art abstrait, mais Mokba avait toujours préféré peindre réalistement, de manière à imiter aussi parfaitement que possible le monde tel qu'il était. Quelque chose, au fond de lui, lui soufflait que ce dessin était plus réaliste que la réalité. [c]***[/c] « Vous devez être Mokabili 'Johannesburg' Desenoer ? » Le grand homme aux sourcils épais et à la mine sombre, quoique chaleureuse, traversa la salle d'attente à grandes enjambées et serra vigoureusement la main de Mokba. Celui-ci, encore nauséeux depuis l'incident de la veille, répondit par un vague sourire qu'il espéra tout aussi sympathique. « Et mademoiselle ? - Lysn. » Mokba se tourna nerveusement vers la jeune fille, comme s'il venait de se souvenir de sa présence. « Une amie à moi qui s'intéresse également à vos travaux. - Ah, très bien, répondit Neroan avant de les entraîner à sa suite. Je suis très heureux de vous rencontrer enfin, Mokabili. Vous ne pouvez savoir quelle a été ma joie quand j’ai appris qu'un jeune étudiant de Loeï s’intéressait à mes travaux au point de vouloir en faire le sujet de sa thèse. Inutile de vous dire que tout le monde ne partage par votre enthousiasme. - J'ai été très heureux que vous acceptiez. » se contenta de répondre Mokba. Il n'ajouta pas que cela lui avait valu le dédain de ses camarades et l’amusement de la plupart de ses professeurs. Neroan conduisit les deux jeunes gens à travers un dédale de couloirs pressurisés à travers la station spatiale, s'interrompant régulièrement pour saluer un collègue et présenter Mokba et Lysn avec un enthousiasme presque gênant. Il engagea la conversation avec la jeune fille et parut enchanté d'apprendre où elle avait grandi. « Je n'ai jamais rencontré votre père, mais j'ai souvent eu l'occasion de voyager sur le Mak’nan. Quand je pense que pour aller à Daïshan depuis Sydney, il me faut parcourir toute la boucle, alors que la planète n'est qu'à une dizaine d'années-lumière d'ici ! Mais bientôt, toutes ses complications ne seront plus qu'un amusant souvenir. - Que voulez-vous dire ? demanda Lysn avec un intérêt qui parut quelque peu forcé à Mokba, comme si la jeune fille connaissait déjà la réponse. - Mon équipe et moi, comme vous le savez, travaillons sur une nouvelle méthode de voyage stellaire, s'affranchissant des contraintes des couloirs hyperspatiaux. Nous avons déjà réussi à déplacer instantanément de petits êtres vivants sur une courte distance, et nous sommes prêt aujourd'hui à faire un essai avec un être vivant, humain ou exo. Mais il nous faut pour cela l'autorisation de l'Harmonie. J'espère de toute mon âme que votre thèse, Mokabili, permettra de faire avancer les choses. » Le scientifique introduisit les deux jeunes gens dans une vaste salle encombrée d'appareils électroniques et de techniciens qui s'affairaient dessus. La lumière crue, presque aveuglante, qui tombait sur la scène lui conférait une clarté irréelle. Neroan tapa dans ses mains pour obtenir le silence et demanda à ce qu'on évacue la salle, afin qu'il puisse procéder à une démonstration. Lorsqu’ils furent seuls, Mokba observa avec intérêt la machine abracadabrante qui se trouvait au milieu de la pièce et qui lui évoquait curieusement les latrines publiques d'une civilisation exo dont il avait vu un jour l'image sur le réseau. « Ah, le champ de stase, fabriqué maison ! s'enorgueillit le professeur. Ce que vous avez devant vous n'est pas à proprement parler le système de voyage, mais simplement le... disons l'habitacle qui contiendra le voyageur. C'est en fait une série d'équipements répartis dans toute la station qui permet le voyage. » Puis, se tournant vers Lysn : « Êtes-vous familier avec la théorie du sous-espace, mademoiselle ? - Pas vraiment, je dois avouer, répondit la jeune fille en regardant Mokba du coin de l’œil. - Cette formidable théorie veut que notre univers fini soit amovible dans un milieu le contenant, que l'on appelle sous-espace, comme une boîte contenue dans une boîte bien plus grande. C’est dans cette dimension supérieure que l'on projette les ondes énergétiques qui servent aux communications subspatiales du Réseau. - Envoyer de l'énergie dans le sous-espace est une chose, remarqua Mokba, mais imaginer que l'on puisse y envoyer de la matière et la ramener de là-bas relève de la folie pure. Toutes les expériences en ce sens ont échouées. - C’est exact. Et loin de moi l'idée de lutter vainement contre cette vérité. Maintenant, imaginez que l'on puisse utiliser l'énergie envoyée dans le sous-espace pour agir sur notre univers, et déplacer celui-ci à l'intérieur du sous-espace jusqu'à un point précis. Comme deux feuilles transparentes que l'on ferait glisser l'une au-dessus de l'autre. Pour un point fixe par rapport au sous-espace, le déplacement relatif de notre univers équivaudrait de son point de vue à un déplacement dans l'univers. - Attendez... vous parlez de déplacer l'univers tout entier dans le sous-espace ? Cela demanderait une quantité d'énergie phénoménale ! - Ce n'est qu'une métaphore, bien entendu. La réalité est beaucoup plus complexe que cela. De plus, les lois physiques dans le sous-espace sont tout à fait différentes de celle de notre univers. - Et même si c'était possible, à quoi pourrait bien servir de déplacer l'univers tout entier ? Tout ce qu'il contient serait déplacé avec lui et il n'y aurait pas de voyage à proprement parler. - C'est ici qu'intervient le champ de stase, répliqua Neroan avec fierté. Tout ce qui se trouve à l'intérieur d'un champ de stase, vous le savez, est absolument imperméable au passage du temps et aux lois de la physique. De cette manière, tout l'univers se déplacerait dans le sous-espace à la seule exception du champ de stase contenant le voyageur. - C'est impossible ! - C'est tout à fait possible. Nous le nommons procédé Neroan-Drktayn du nom de mon collègue Oscarien qui a conçu le champ de stase spécifique. Le générateur N.D. plie le temps et l'espace dans le sous-espace une fraction de temps imperceptible pour n'importe qui se trouvant à l'extérieur du champ de stase spécifique. Nous avons déjà réussi à déplacer de cette manière de faibles quantités de matière dont de petites créatures vivantes d'une station spatiale à une autre, sur plus de cinq mille dystons. Nous parvenons maintenant à atteindre une précision suffisante pour pouvoir faire un premier essai sur un être humain ou exo, mais il nous faut l'accord de l'Harmonie. » Le souffle coupé, Mokba ne répondit pas, abasourdi parce qu'il venait d'entendre, l'esprit envahi de contradictions et de questions. Il entendit le professeur Neroan ordonner à son Intelli de mettre en route le champ de stase, tandis qu'il se saisissait lui-même d'un petit animal exotique emprisonné dans une cage. Le jeune homme se tourna vers Lysn, s’attendant à voir sa compagne interloquée, mais ne lui trouva qu’un petit sourire calme et satisfait. « Est-ce que tu te rends compte, Lysn, de ce que ça signifie ? Si nous pouvons nous affranchir des couloirs hyperspatiaux, si nous pouvons aller où nous voulons comme bon nous semble, c'est toute la géopolitique de la galaxie qui sera bouleversée ! Toute notre société repose sur les couloirs. Peut-être même que l'Harmonie s'effondrera ! Rien ne sera plus comme avant. - A condition que le système fonctionne, bien entendu. » Elle avait dit cela avec une simplicité désarmante, comme si elle était sûre et certaine qu’il n’y avait chance possibilité pour que cela puisse arriver. « Qu’est-ce que tu racontes, Lysn ? Qu’est-ce que tu sais de la physique subspatiale de plus que moi ou Neroan ? - Professeur ! appela Lysn sans daigner répondre à Mokba. Il y a une question que je me pose. Vous affirmez que votre machine plie le temps et l’espace. Cela signifie-t-il qu’elle permettrait également le voyage dans le temps ? - Je mets cette question sur le compte de votre ignorance, ma chère, répondit Neroan en levant la tête du panneau de contrôle, de l’air de ce lui qui s’adresse à un enfant naïf. Nous savons depuis longtemps que le voyage dans le temps est impossible. L'erreur commune consiste à considérer le temps comme un holo-film, alors qu'il est une simple illusion créée par nos sens. Le passé n'est que l’interprétation consciente de notre propre mémoire, tandis que le futur est celle de notre imagination. Mais seul le présent est réellement, et il cesse d'exister immédiatement après. Il serait impossible de voyager dans le passé ou dans le futur pour la simple et bonne raison que deux époques différentes ne pourraient cohabiter dans notre univers : il n'existe qu'un seul présent. » Lysn regarda Mokba avec un sourire triomphal, et quelque chose se brisa en lui. Pris de vertige, il lutta vainement contre les innombrables calculs qui envahissaient son esprit. Puis, une idée émergea et tout se fit clair, comme si l’avait toujours su, au fond de lui, la vérité, et qu’elle attendait cet instant pour surgir. « Nous avons déjà vécu tout cela, Lysn, n’est-ce pas ? Notre rencontre sur le Mak’nan, les jours passés ensemble à bord, l’hôtel orbital, le labo de recherches, mais après… plus rien. Nous ne cessons de revivre ces sept jours depuis notre rencontre en boucle, encore et toujours, non seulement nous deux mais aussi le reste de l'univers, comme si le défilement temps était bloqué sur cette infime parcelle du temps. - Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda Neroan en s’approchant. - Vous aviez raison, professeur. Le voyage dans le temps est une absurdité. Le présent ne peut se trouver à la fois à deux moments du Temps. Il n'est pas possible de retourner dans le passé parce que deux époques temporelles ne peuvent cohabiter dans le présent. Mais s'il était possible de déplacer l'univers tout entier, alors pourquoi pas déplacer également le temps tout entier en arrière, renvoyer le curseur du présent quelques