[i]Sur le thème «L'autre»[/i] Tous ceux qui connaissaient Léonore Botul croyaient également connaître son frère. C'est d'ailleurs l'une de premières choses que l'on vous faisait savoir avant de vous la présenter. Son frère, celui dont elle parlait tout le temps, celui qui semblait être aussi bien son modèle que l'objet de sa plus précieuse attention, ce jumeau avait disparu lorsque Léonore avait à peine cinq ans. Cette tragique séparation était de celles qui ressemblaient de façon troublante à la mort, mais qu'en l'absence d'un cadavre, on refusait d'admettre comme telle. Il semblait que le jeune François eut disparu lors d'une pause déjeuner au bord de l'autoroute, alors que son père était occupé à séduire une caissière, tandis que sa mère se repoudrait le nez. Léonore avait simplement vu son frère sauter du banc où on l'avait posé, et se mettre à gambader tranquillement vers l'autoroute. Le bon sens conclurait sans aucun doute que le jeune enfant, percuté de plein fouet par un quelconque camion, fut déchiqueté de telle sorte qu'on ait jamais retrouvé aucun fragment de sa personne. Mais Léonore ne voulut rien savoir de cette hypothèse, et conclut que l'enfant s'était simplement égaré, profitant du laxisme de ses parents pour disparaître. Si Léonore se souvenait de ce tragique évènement dans ses moindres détails, le reste de ses souvenirs d'enfance était plutôt flou. Selon elle, la disparition de sa moitié l'aurait plongée dans une dépression aussi profonde que précoce et, après divers séjours en clinique psychiatrique, elle aurait finalement décidé de reporter toute sa culpabilité sur ses parents, avant de les quitter pour ne plus jamais les revoir, dès qu'elle fut en age de vivre seule. Je fis sa connaissance lors d'un petit dîner organisé par mon propre frère. Ce dernier, qui avait rencontré Léonore à l'université, me présenta d'abord son frère, en aparté, puis elle. Elle suivait comme moi des cours de psychologie, mais avec deux années de retard. Mon frère nous avait donc présenté, en pensant que nous pourrions bien nous entendre. A cette époque, je n'avais envie de m'entendre avec personne. - Ce n'est pas trop dur à porter, Léonore, de nos jours ? - Mon frère m'appelait Léo. Léonore devint donc Léo, et peu de temps après, nous étions les meilleures amies du monde. Je la soutenais dans ses études, elle me sortait des miennes, me traînait au cinéma, à des expos ou à des soirées étudiantes. Les soirs que nous ne pouvions passer ensemble, nous les perdions au téléphone. Parfois pour refaire le monde, souvent simplement pour nous raconter notre journée. Pour parler de tout et n'importe quoi, aussi bien de garçons ou de mode, que de grands sujets philosophiques ou politiques. - Tu ne vas quand même pas voter pour ce sale type ! - Je pense que c'est que mon frère aurait fait. Au début, on était tenté de lui rétorquer qu'au moment de sa mort, son frère n'était pas en age d'avoir une opinion politique. Sa réponse était alors invariablement la même : son frère n'était pas mort, il était juste "égaré". Sans doute avait-il été recueilli et élevé par une autre famille, sans aucun souvenir de sa vie précédente. Tout au plus était-il amnésique. Mais il était vivant. Comment le savait-elle ? Elle le savait, point. C'était son frère, après tout, non ? - Un peu pompeux ce film, tu ne trouves pas ? - C'est tout à fait le genre d'histoire qui aurait plu à mon frère. Il m'agaçait, ce frère fantôme qui faisait toujours irruption dans sa vie. Nombreux sont ceux qui finissaient par ne plus le supporter, et par conséquence, Léonore ne gardait jamais longtemps ses amis. A l'exception de ce petit détail, c'était pourtant une fille fort appréciable, très jolie, cultivée, pleine de vie et d'humour. J'étais sans doute la seule à la connaître assez pour pouvoir l'apprécier vraiment. Au fil du temps, sa relation virtuelle avec son frère imaginaire devint naturelle pour moi, et je finis par accepter François comme un proche éloigné auquel elle tenait beaucoup. Ainsi, les années passèrent, et nous devinrent de plus en plus intimes. Après avoir obtenu une maîtrise de psychologie, j'obtins facilement un poste de conseillère psychologue dans un lycée parisien. La même année, Léonore abandonna ses études pour partir sur les routes de France avec une petite troupe de théâtre qu'elle fréquentait depuis quelques temps. Je perdis un peu le contact avec elle pendant cette année, même si elle m'appelait le plus souvent possible pour me raconter ses voyages. Lorsque la pièce fut jouée à Paris, dans un petit théâtre du 18e, je courus la voir jouer, surtout pour lui faire plaisir. Et pourtant, je fus si émue par sa prestation que je passais un week-end à Avignon, quelques mois plus tard dans le seul but de la revoir à nouveau monter sur scène. La pièce fit un triomphe dans toute la France, et Léonore fut très fière de voir sa photo publiée dans Libération. A la fin de cette année, pourtant, elle jura de ne plus jamais faire de théâtre, tant cette expérience l'avait épuisée. Sans parler des autres comédiens de la troupe, qui ne voulait plus entendre parler d'elle, tant elle les avait épuisés. C'est seulement à ce moment-là que je compris à quel point j'avais souffert de son absence. Alors que sa tournée avançait, ces coups de téléphone s'étaient espacés, et les miens tombaient toujours au mauvais moment. Lorsque que je la retrouvais enfin, après cette longue séparation, elle se jeta dans mes bras, et ne s'en éloigna plus. Elle ne cessa de m'exprimer sa joie de m'avoir retrouvé, de me dire combien je lui avais manqué. Pourtant, elle avait changé, presque imperceptiblement, et il me fallut plusieurs jours pour comprendre en quoi - tant c'était évident. Léonore ne parlait plus de son frère. François avait littéralement disparu de sa conversation. Elle semblait enfin avoir accepté sa mort avec sérénité. Je ne savais pas trop quoi en penser : était-ce un bien ou un mal ? Et ce n'était pas tout. Du fait de cette disparition virtuelle, elle semblait s'ouvrir aux autres d'une toute nouvelle façon, comme si elle découvrait seulement leur existence. Eux-mêmes ne la fuyaient plus, et ceux qui l’évitaient autrefois apprenaient aujourd'hui à la connaître. Comme je l'avais imaginé, son charme fit des ravages. Elle connut le grand amour, qui ne dura pas, puis le chagrin d'amour, dans lequel elle se resta prostrée quelques temps comme une adolescente, jurant que jamais un homme ne l'approcherait à nouveau. Nos relations devinrent tendues. Elle n'écoutait plus mes conseils, me reprochait mon autorité sur elle, mes airs de grande : elle n'était plus une gamine. Quant à moi, je souffrais silencieusement en écoutant le récit de ses virées avec ses nouveaux amies, ce gens passionnant qu'elle fréquentait : tout ce qu'elle faisait avec eux, et qu'elle ne faisait plus avec moi. Elle fréquentait un monde d'artistes branchés où la piètre psychologue que j'étais n'avait pas sa place. Elle se mit à fumer, moi à tousser. Je me fis une fois une réflexion étrange : j'étais devenu sa mère et elle faisait sa crise d'adolescence. Je savais bien que tout cela était directement lié à la récente disparition de François, que je lui avais si souvent conseillé d'oublier. Aujourd'hui, il m'arrivait souvent de le regretter malgré moi, ce maudit frère. Un soir d'hiver glacial, six mois environ après nos retrouvailles, la dégradation de nos relations atteignit son paroxysme. A la suite d'une dispute probablement anodine qui avait mal tourné, j'entrai dans une rage folle et je me surpris à lui crier à la figure des choses si horribles que je ne m'en serais jamais cru capable, moi qui étais d'un naturel plutôt calme. Elle eut la même réaction, avec la violence auquel ces crises de nerfs de plus en plus fréquentes m'avait habitué. - Et arrête de jouer les saintes vierges, tu n'es qu'une pute. Léonore devint très pâle, et me répondit, d'une voix très douce : - Jamais mon frère ne m'aurait dit une chose pareille. Sans réfléchir, je hurlais : - Ah, le revoilà, celui-là ! Et où était-il passé, tout ce temps ? J'avais visiblement touché le point sensible. Elle fondit littéralement en larmes et vint se serrer dans mes bras. - Il était là, tout le temps. Il ne m'a jamais quitté. Il n'a jamais cessé de me harceler. J'exultai. Cette joute orale m'avait non seulement soulagé du poids immense des choses que l'on garde pour soi, m'avait non seulement apporté la satisfaction d'avoir eu le dernier mot, mais elle avait replongé Léonore dans mes bras, lui avait fait comprendre à quel point j'étais importante pour elle, pourquoi elle ne pouvait se passer de moi, tandis que ses autres relations n'étaient que futilités. Il m'importait peu qu'elle puisse souffrir, si cette souffrance pouvait la rapprocher de moi. Longtemps ce soir-là, elle pleurnicha dans mes bras en me racontant comment le fantôme de son frère jumeau hantait ses pensées. Elle se considérait sans aucun doute possible entièrement responsable de sa disparition. Elle l'avait vu descendre du banc de bois et s'avancer vers l'autoroute. Elle aurait du tenter le rattraper ou au moins tenter d'avertir ses parents. Elle aurait du fuir avec lui. Je tentais vaguement de la raisonner en lui rétorquant qu'à cinq ans, on a à être responsable de personne, mais elle me répondait simplement que elle, si. Que c'était son frère, après tout. Et lorsqu'elle disait cela, il me semblait à peine approcher du bout de l'esprit tout le sens qui pesait pour elle sur le mot "frère". Devant cette confidence, je me senti naturellement obligée de jouer les psys, comme je savais si bien le faire. Quand tous vos amis profitent du moindre instant d'intimité pour s'offrir une consultation gratuite, cela devient une sorte de sixième sens. Cela m'avait aussi appris que je disposais d'un pouvoir énorme : puisque j'avais une maîtrise de psychologie, il suffisait que je propose une solution pour que ce soit la bonne, croyaient-ils. Si j'avais vraiment voulu les guérir de leurs angoisses, je les aurais aider à trouver eux-mêmes une solution. Mais je n'appliquais cette dernière méthode que sur mes patients qui payaient leur consultation. Ainsi, j'expliquai à Léonore que l'origine de son angoisse était très certainement son incapacité à communiquer avec son frère, à qui elle avait pourtant beaucoup à dire. Peu importe d'ailleurs, que son frère l'entende, il suffisait qu'elle lui dise. Je lui conseillais donc d'écrire une longue lettre à François, pour se clarifier les idées, puis de jeter symboliquement cette missive à la mer. Réticente au début, elle fut bientôt très enthousiasmée par l'idée que je lui détallais. Elle décida de se mettre à écrire tout de suite, et je profitais de sa passion pour m'éclipser discrètement et jouir d'un sommeil bien mérité. Le lendemain matin, je la trouvais à l'endroit même où je l'avais laissée, apportant la dernière touche à son oeuvre. Une fois la lettre terminée, elle voulut me la faire lire, mais je refusais catégoriquement : cela ne regardait qu'elle et son frère. Je consentis tout de même à l'accompagner jusqu'au pont de l'Alma, pour y jeter la lettre dans la Seine - la mer était trop loin. Ce geste salvateur accompli, elle dit immédiatement : - Je me sens beaucoup mieux. Puis, une question étrange : - Tu penses qu'il me ressemble ? - Je ne sais pas. Et pourtant, lorsque je fis enfin la connaissance de François Botul, je dus admettre que la ressemblance était troublante. A vrai dire, je crus d'abord voir Léonore, et que c'était elle qui s'avançait vers moi l'air égaré. Leurs visages étaient parfaitement identiques, les yeux en amande, les joues rondes, le nez très légèrement retroussé et les lèvres très fines. Les jumeaux avaient, sans le vouloir, poussé la ressemblance jusqu'à porter la même coupe de cheveux, assez court, bien que François ne semblait pas accorder autant d'attention que Léonore à sa coiffure. Tout aussi troublant, les vêtements très larges du frère auraient très bien pu cacher les formes discrètes de la soeur. Pourtant, lorsqu'il s'assit en face de moi, alors que je pensais encore qu'il était Léonore, quelque chose me troubla. Il paraissait plus petit qu'elle, mais je compris qu'il se tenait simplement voûté. Et si leur si leurs visages semblaient indissociables, leur expression était tragiquement différente : autant Léonore respirait la joie de vivre, autant François semblait empreint d'une indicible mélancolie. Sa voix enfin, n'était pas celle de Léonore, lorsqu'il m'annonça ce que je commençais à soupçonner : - Je suis François Botul. Cela se passa dans un petit café en bas de chez moi, où j'avais l'habitude de boire un thé fort avant d'aller affronter les lycéens parisiens, une semaine à peine après l'épisode de la lettre. Il me raconta tout, depuis son "égarement" sur cette aire d'autoroute, son séjour dans un orphelinat et son adoption par une famille d'accueil jusqu'à son désir de retrouver sa vraie famille et les recherches qu'il avait menées. Il avait retrouvé ses parents une semaine auparavant, et en apprenant d'eux l'état dans lequel Léonore avait grandi, il avait jugé préférable de ne pas la rencontrer directement. En l'espionnant pendant quelques jours, il m'avait souvent vue en sa compagnie, et en avait déduit que je devais être une amie proche. Il me confia donc un message pour elle, ainsi qu'un petit canard en plastique délavé, preuve de l'authenticité du message. Après quoi, il disparut de ma vie et je ne le revu jamais. Deux jours après que j'eus transmis à Léonore la lettre de son frère accompagnée du petit canard, les pompiers défoncèrent la porte de son studio à ma demande, et la trouvèrent morte, pendue dans sa douche. Ce geste me sembla si absurde que je n'en éprouvais ni joie, ni tristesse, ni aucune responsabilité. Tout au plus avais-je la vague intuition que les bons moments passés en compagnie de Léonore appartenaient désormais au passé. Je ne retrouvais jamais la lettre de François, si ce n'est, peut-être, sous la forme d'un tas de cendres sur lequel était posé le petit canard. François ne vint pas à l'enterrement de Léonore, mais j'y fis la connaissance de sa mère, une petite femme qui avait les mêmes yeux que les deux jumeaux. Je me présentais comme une amie très proche de sa fille, et à ma grande surprise, elle m'invita à venir prendre le thé chez elle une semaine plus tard, pour lui parler de sa fille. - Votre mari n'est pas là ? - Le père de Léonore est mort il y a quelques années, dit-elle en me servant une tasse de thé. - Oh, je suis navré... - Vous ne pouviez pas savoir, dit-elle avec un sourire bienveillant. Léonore elle-même n'était pas au courant. - Bien sur... mais il me semblait pourtant que votre fils m'avait affirmé avoir retrouvé ses deux parents, il n'y a même pas une semaine. J'ai du mal comprendre... - Mon fils vous a dit ça ? - François, oui. Lorsqu'il m'a transmis un message pour Léonore. Vous savez, je pense que c'est ce qui l'a tant affectée. - Parlez-moi de ma fille, dit-elle simplement. Je commençais alors un long monologue sur ce que je savais de Léonore. Je racontais son obsession pour son frère, son année de théâtre, puis sa crise de culpabilité et la lettre que je lui conseillais d'écrire. Elle m'écouta jusqu'à la fin, sans m'interrompre puis, visiblement très émue, elle me dit : - Je suis très touchée par tout ce que vous avez fait pour Léonore. Aussi, je pense que je vous dois une explication. - Une explication ? Mme Botul but une longue gorgée de thé, puis dit : - Léonore est... tombée malade lorsqu'elle avait cinq ans. Au début, ce n'était que de simples sautes d'humeur, et de temps à autre, une grosse grise de nerfs. Mais nous pensions qu'il n'y avait rien d'alarmant, que cela faisait partie du caractère d'une petite fille un peu turbulente. Puis, un peu plus tard, Léonore a commencé à nous parler de François. Nous pensions qu'il s'agissait d'un camarade de classe, avec qui elle s'entendait bien et nous ne notions pas la coïncidence des prénoms. Jusqu'au jour où nous comprîmes que François n'existait pas, que c'était un personnage qu'elle avait inventé. Je commençais alors à m'inquiéter, mais Paul, mon mari, me rassurait. Et puis... La mère sembla hésiter, porta à nouveau la tasse à ses lèvres, d'un geste vif et nerveux, puis reprit. - Et puis, François s'est mis à nous parler. Parfois, Léonore arrivait, et nous parlait avec une grosse voix et un air bizarre. Cela faisait rire Paul, mais cela me terrifiait ; on aurait dit qu'elle était possédée. Le jour où j'ai surpris Léonore plongée en pleine discussion avec elle-même, alternant les voix, j'ai craqué, et je l'ai traîné chez notre médecin, qui nous a lui-même envoyé chez un psychiatre. Elle avait huit ans et le docteur nous annonça qu'elle était victime de schizophrénie aigue. Elle fut placée dans une école spécialisée et fit de nombreux séjours en clinique psychiatrique. Elle en ressortit à seize ans, guérie, mais avec une haine terrible pour ses parents. Elle nous quitta dès qu'elle pût et la suite, vous la connaissez. J'avais du mal à réaliser ce que Mme Botul venait de me dire. « « « »- Attendez... Vous êtes entrain de me dire que François n'a jamais existé ? Nouvelle gorgée de thé. - François a bel et bien existé. Lorsque, peu après mon mariage, je tombais enceinte, le docteur m'annonça que j'allais avoir des jumeaux. Paul et moi décidions de les baptiser François et Léonore. Mais au moment de l'accouchement, il y eut des complications. Les bébés menaçaient d'être morts nés. Les médecins pouvaient en sauver un, mais il fallait choisir lequel. Cela fut très difficile, mais... nous avons choisi Léonore. - Quelle terrible histoire... Je comprends maintenant que Léonore ait pu en être affecté, vous en vouloir ou même se sentir coupable ! Vous n'auriez peut-être pas du lui en parler... Mme Botul essuya du doigt une goutte de thé qui coulait le long de sa tasse, et dit, d'une voix très douce, étrange : - Personne ne lui en a jamais parlé. voix très douce, étrange : - Personne ne lui en a jamais parlé.