Mission de reconnaissance n° 2735-812 (T.957) Enquête ethnologique rattachée à 2735-812. Temps de la mission : 3146:20:19 T.U. Rapport rédigé par le lieutenant Katheryn Ertyan. (Version vulgarisée destinée à la conférence de presse) Les opérations de type 957 sont des missions de routine qui consistent à surveiller la Bordure galactique pour y trouver des épaves datant de la Grande Guerre, et à y récupérer d'éventuels matériaux recyclables. Ainsi, ce sont généralement des missions calmes où les accrochages avec les pirates sont rares. C'est pourtant une mission de ce genre qui a conduit aux événements que la presse a relaté de façon plus ou moins exacte ces derniers jours. Voici le récit très précis de ces évènements par le lieutenant Katheryn Ertyan, capitaine du vaisseau de reconnaissance Discovery et responsable de la mission de reconnaissance 2735-812 et de ses suites. « La première fois que j'ai aperçu le vaisseau par le hublot, j'ai d'abord été frappée par sa taille. Je me souviens avoir pensé qu'on aurait pu y faire rentrer au moins quatre croiseurs subspatiaux sans difficulté (le vaisseau mesure 15 kilomètres de long et 7 de large, ndlr). Nos sondeurs longue portée l'avaient repéré une heure plus tôt, dans un secteur où les missions de reconnaissance sont peu fréquentes - en raison du pauvre nombre d'épaves - et n'avaient pas réussi à l'identifier. Je pensai d'abord qu'il s'agissait peut-être d'un vaisseau modifié par les pirates, mais je réalisai vite qu'ils n'auraient jamais rien pu construire d'aussi imposant. Alors que nous contournions le vaisseau pour l'aborder, j'eus un choc. A l'arrière, les moteurs étaient allumés et le vaisseau avançait doucement, non pas sous l'influence d'une force d'attraction quelconque, mais bien grâce à la puissance de ses propres propulseurs. Ce n'était pas une épave, mais bel et bien un vaisseau en parfait état de marche, qui se mouvait lentement. Les sondeurs à courte portée ne trouvèrent aucune trace de l'identifiant du vaisseau, mais détectèrent à l'intérieur une forte activité humaine bien que nos tentatives d'appels radios soient restés sans résultat. Peu après notre arrivée, le vaisseau se mit à réagir. Les moteurs ralentirent, puis s'éteignirent. Sur le dessus du vaisseau, les portes de ce qui semblait être un hangar s'ouvrirent lentement, comme pour nous inviter à entrer. Après que les sondeurs se soient assurés que le vaisseau ne disposaient pas de système d'armement, je donnais l'ordre d'amorcer la manoeuvre d'approche. Le Discovery traversa sans difficulté un antique bouclier atmosphérique et se posa au milieu d'un décor incroyable, qui ressemblait à une petite ville de l'ère préstellaire, entourée d'une forêt visiblement artificielle. Le plus surprenant fut notre rencontre avec les passagers du vaisseau, qui semblaient ignorer totalement où ils se trouvaient. A vrai dire, ils n'avaient aucune idée de ce que pouvait être un vaisseau spatial, vivaient dans un environnement technologique très reculé et portaient des vêtements grossiers. Leur langage, que nous eûmes d'abord du mal à déchiffrer, semble être un mélange de langues mortes qui ne sont plus parlées dans notre monde depuis plusieurs siècles. Ils paraissaient effrayés, mais nullement violent. Après avoir averti la Base 212 de ma découverte, je décidais de faire venir de nouveaux vaisseaux de transport pour les emmener tous en quarantaine. Mon rôle aurait dû s'arrêter là, mais à la demande du commandant Jenkins, de la 212, puis du Gouverneur lui-même, je menais l'enquête pour découvrir d'où venait ce vaisseau. L'ordinateur de bord était un antique système informatique qu'il fut difficile de manipuler, mais qui nous livra tout de même quelques informations. En le combinant avec d'autres renseignements que je tirais des Archives officielles et du témoignage de certains des passagers du vaisseau, je parvins à la conclusion suivante. Au 23e siècle, vers la fin de l'Ere préstellaire, les humains vivaient encore uniquement dans le système Sol, ou se trouve notamment la planète Sol 3, berceau supposé de l'humanité. Le voyage subspatial n'avait alors pas encore été inventé et les hommes étaient prisonniers de ce système stellaire dont ils avaient colonisé toutes les planètes. Inquiet de la surpopulation qui menaçait, le gouvernement solaire décida de mettre en chantier un vaste projet, connu sous le nom de "Projet Eternité". Le projet Eternité avait pour but de lutter contre l'extinction prochaine de l'humanité, prédite par les scientifiques de l'époque. Concrètement, il s'agissait de construire un vaisseau spatial gigantesque, autant pour l'époque que pour aujourd'hui, et d'atteindre grâce à lui l'étoile la plus proche en vue d'une colonisation. La construction du vaisseau, nommé l'Arche, dura un peu plus de 50 ans. Il partit avec à son bord un peu plus de cinq mille familles volontaires, pour un voyage qui devait durer 600 ans. Le gouvernement solaire espérait que l'Arche coloniserait de nouveaux mondes, vers lesquels, grâce à l'avancée technologique on pourrait plus tard envoyer le surplus de population du système solaire en quelques années. Mais il advint que 75 ans après le départ de l'Arche, on perdit tout contact avec le vaisseaux et les colons, alors qu'ils s'étaient déjà trop éloignés de Sol pour que l'on puisse envisager une mission de sauvetage. On fit donc le deuil du projet Eternité, et l'humanité oublia l'Arche. Un siècle plus tard, l'invention des moteurs subspatiaux permit probablement aux humains de quitter le système Sol et de coloniser les mondes voisins. Pourtant, pendant ce temps, l'Arche continuait son voyage. En son sein, un incident grave avait provoqué une fuite du réacteur principal et tué une grande partie des colons, qui avaient été forcés de l'abandonner derrière eux, dans l'espace. Le réacteur de secours était bien moins puissant, mais il avait été fabriqué pour durer plus de 3 siècles. Ainsi, en économisant le maximum d'énergie, les colons pouvait espérer voir leurs descendants arriver à destination avec au plus un siècle de retard. Pour réaliser cette économie, ils durent baisser la puissance des moteurs et bannir de leur mode de vie tout luxe technologique. Le recycleur d'air fut remplacé grâce à la création d'un écosystème artificiel maintenu grâce à une vaste forêt. L'intérieur du vaisseau fut en grande partie démonté, afin que les matériaux combustibles servent au réacteur de secours. A la place, un village fut construit grâce aux arbres plantés par les colons. Les années passèrent, et les passagers de l'Arche oublièrent leur mission initiale, peut-être volontairement. Ils oublièrent leur origine et leur destination, l'accident qui leur était arrivé, l'existence même de l'Arche au-delà des limite de leur petite ville. Ils s'inventèrent des coutumes, des règles, des rites, des cérémonies, des noms, une société et même une langue qui leur était propre. Et ils vécurent ainsi pendant des siècles, sans se douter qu'ils accomplissaient le plus formidable voyage que leurs ancêtres avaient pu imaginer. Il est intéressant de remarquer que les colons qui décidèrent de l'économie d'énergie ne désactivèrent pas les milliers de droides nécessaires au bon fonctionnement du vaisseau et que leurs descendants, imaginant qu'il s'agissait de créatures vivantes, les inclurent dans leur société en en faisant des serviteurs ou des animaux de compagnie. Six siècles plus tard, soit il y a exactement 15 jours standard, l'Arche arriva à destination, avec seulement une soixantaine d'années de retard. Mais l'humanité, qui avait depuis longtemps oublié son existence, était arrivé bien avant elle à sa destination, le système Proxima, découvert il y a cinq siècles par les colons subspatiaux. Les habitants de l'Arche, une fois sortis de leur environnement, se mirent à tomber malades et à mourir très rapidement. Les médecins comprirent vite qu'ils contractaient une maladie génétique rare, déclenchée par l'infime quantité d'arsenic présent dans l'air recyclé des stations spatiales où ils étaient parqués. Le temps de mettre au point un vaccin et un remède, la moitié de la population de l'Arche était décimée. Peu après ce déplorable accident, les survivants firent part aux autorités de Proxima 4 de leur désir de retourner vivre sur l'Arche et d'y reprendre leur vie d'antan, malgré l'assurance des médecins. L'Arche a donc été entièrement remise en état, avec l'accord du Gouverneur de Proxima, bien qu'il eut préféré en faire don au Musée Spatial. Un nouveau réacteur a été mis en place, l'ordinateur central ainsi que les droides de service ont été remis en fonction. Le vaisseau a été programmé pour un nouveau voyage de 600 ans, un retour vers le système Sol. Peut-être faudra-t-il encore 6 siècles pour que ces éternels colons trouvent enfin leur place dans notre univers... Le départ de l'Arche aura lieu demain dans la matinée, en présence du Gouverneur et même, selon certaines rumeurs, d'une délégation de l'Assemblée Galactique. Cet évènement clôturera le dossier 2735-812, et ma mission. » [c] *** [/c] [j] Appuyé contre une baie vitrée du spatioport orbital de Proxima 4, En'ko regardait les étoiles, et juste devant elles, l'Arche gigantesque, qui s'apprêtait à reprendre son voyage. Elle ne ressemblait pas du tout au Fer géant qu'il avait imaginé, mais plutôt à une sorte de grosse noix, avec des ailes immobiles. Elle était très belle, trouvait-il, et sa coque brillante reflétait le cosmos. Dans quelques instants, l'arrière s'illuminerait, les moteurs prendraient feu, et l'Arche s'éloignerait lentement, noblement. A ce moment-là, son destin serait scellé. Il avait tenté de convaincre les villageois de rester avec lui, dans ce monde nouveau où il y avait tant de choses à apprendre, mais ils n'avaient rien voulu savoir. En'ko avait lui-même les poumons brûlés aux trois-quart, et il devrait sans doute porter un masque respiratoire durant le reste de sa vie, mais cela lui était égal. Sa propre soeur, sa chère Le'ko qu'il aimait tant, était morte de la maladie du nouveau monde, et pourtant il ne ressentait pas la moindre rancoeur contre les étrangers, comme ceux de son peuple. Il avait su dès l'instant où il était arrivé dans ces vaisseaux, que son avenir était là, que l'Arche appartenait au passé. Mais les autres n'avaient rien voulu savoir. Même Ri'ot et Ev'in, ses deux amis, s'étaient contenté de hocher tristement la tête, de dire qu'ils le comprenaient, mais qu'ils ne pouvaient pas le suivre. Finalement, En'ko avait renoncé, et s'était détourné de ceux avec qui il avait toujours vécu. Puis, lorsque les portes s'étaient fermées, il s'était senti terriblement seul et perdu, il avait eu envie de courir et de retourner sur l'Arche. Mais ses jambes avaient refuser de bouger, sa voix s'était eteinte au fond de sa gorge, et il était resté. C'était mieux comme ça. - C'est mieux comme ça, dit-il à haute voix, comme pour se convaincre. Depuis la mort de Feren'ko, il lui arrivait souvent de parler seul, car son compagnon lui manquait. On lui avait expliqué que les Fers qu'il avait connu ne pouvaient pas vivre en dehors de l'Arche, car ils en faisaient partie, mais que dans ce nouveau monde, il aurait l'occasion de rencontrer bien d'autres Fers. Bien d'autres, oui, avait-il pensé, mais aucun comme Feren'ko. Il regrettait également la mort de sa soeur. Le'ko aurait sûrement accepté de quitter l'Arche avec lui, pour rester sur Proxima, d'où l'on pouvait voir les étoiles à volonté. Il regrettait enfin que le vieil El'ri ne soit plus là, pour le conseiller et lui dire ce qu'il devait faire. Mais il était heureux. Ce nouveau monde promettait d'être une source de savoir gigantesque, avec tant de choses à apprendre... Et il y avait Katheryn, qui était si gentille avec lui, qui lui avait appris à parler sa langue et qui répondait à toutes ses questions. Oui, il serait heureux. Il décida de confier toute sa tristesse à l'Arche et se promit qu'une fois qu'elle serait partie, il ne serait plus jamais triste, il ne regretterait jamais sa décision. - Il y a tant de choses à apprendre, dit-il. Sans doute beaucoup trop pour une seule vie : le temps presse. L'Arche est arrivée à la fin de son voyage. Il poussa un long soupir, puis ajouta : - Mais ce n'est que le début du mien.- Mais ce n'est que le début du mien.