[d][i]« Le vague, ça structure l’imagination » (Ariane Mnouchkine, de mémoire)[/i][/d] 1 Il pleut depuis quatre jours. Le premier jour, un rideau de pluie est apparu au bout du champ, avec son nuage au-dessus de lui. On n’a pas eu le temps de courir, il nous est passé dessus. Rien à faire. L’eau coulait partout, dans nos dos, sur nos cous, elle s’étendait comme si elle était chez elle. Et ça giclait, et ça revolait! C’était pas comme en ville, là où l’eau est enfermée en dessous d’une grille sur le bord des rues. Ça glissait sur les herbes hautes, ça les couchait par terre… Puis finalement le nuage est passé. Il n’y avait rien à faire même s’il ne pleuvait plus, tout le champ était encore mouillé. On a marché dans nos souliers comme dans des flaques, en faisant scouic, et sur la terre comme une éponge qui faisait sortir des verres de terre en se tordant de partout. On avait déjà les doigts comme des vieux pruneaux, c’est fou ce que ça fait. On est allées s’asseoir submergées au pied de l’arbre, le seul au milieu du champ. On a ouvert les yeux très grand, et on a regardé droit devant pour constater les dégâts. C’est grand, un champ. Même mouillé, ça ne rapetisse pas au lavage. Alors nos yeux se sont perdus, pendant une seconde, dans tout ce vague autour de nous. C’est la pluie qui nous a sauvées de l’égarement. On a levé le nez en l’air : on en avait vu d’autre, on n’avait pas peur. Mais cette fois, c’était pas qu’un petit nuage, c’était tout le ciel au complet qui nous crachait dessus sa pluie suintante. Ça a recommencé comme ça s’était terminé, net, fret, sec. Et il pleut depuis quatre jours. Au début, on a fait comme si ça nous faisait rien. On s’est même couchées par terre la bouche grande ouverte pour attraper tout ce qui tombait, pour rien gaspiller parce qu’on a été élevées comme ça et qu’on ne se refait pas. Sauf que là, ça commence à faire quatre jours qu’on fait comme si. Ça commence à nous faire de quoi. Vivre dans un champ, c’est pas la joie les jours de pluie ; c’est ce qu’a conclu Almée. Elle a raison, en plein raison. Être en exil, ça va. Fugitives, all right. Mais pas si c’est pour passer quatre jours dans la bouette sans en voir la fin! Ça non, il y a toujours bien des limites, on est trop moumounes pour ça, quand même. Faudrait pas nous prendre pour ce qu’on n’est pas, des Indiana Janes ou je ne sais quoi. - On n’est pas des cornichons, ça suffit, rentrons! - T’as en plein raison! C’est ce qu’on s’est dit. Ça a plein d’allure, qu’on trouve. On a pris nos cliques, nos claques et nos sacs à dos, et on a foutu le camp du champ. On aurait bien voulu saluer les marmottes, mais avec la pluie, elles étaient fourrées loin dans leurs trous, alors on leur a soufflé un baiser et on est parties sans plus de cérémonies. Les cérémonies, ça nous ressemble pas, de toute façon. On n’a pas marché très loin : Almée n’avait pas prévu qu’en marchant assez longtemps, on finirait par rentrer chez nous, dans les maisons vides aux toits rouges. Moi je les avais vues venir, avec leurs bardeaux ; je savais que de l’autre côté de la serre, il y avait chez nous, l’ancien chez nous, avant que les briques deviennent inutiles et que les glissades d’eau déménagent. En partant du champ, après avoir traversé le chemin de gravier et les champs de maïs où on peut se cacher des heures, on arrivait déjà à la grande serre. J’ai voulu virer de bord, Almée me tenait trop fort par la main. Elle devait avoir peur de me perdre, de m’échapper, avec nos mains toutes glissantes d’eau de pluie à l’acide. Depuis tellement de temps qu’on était parties, nos vélos étaient encore là, à l’entrée du terrain vague. Ils nous ont roulées jusqu’au village, malgré la rouille et sans grincer. On leur revaudra ça. Derrière les carcasses de glissades d’eau, tout le village était vide. Un terrain vague, lui aussi. Avant de partir, on avait laissé un message à la craie devant ma maison – en code, bien sûr, pour que personne ne nous comprenne. Avec la pluie qui tombait depuis quatre jours, il n’en restait plus rien, que des grandes traînées roses le long du trottoir. Mes parents avaient mal fermé les volets avant de partir, il y en avait un qui battait encore comme un perdu, et je me suis dit qu’il avait dû battre comme ça depuis des jours sans que personne ne l’entende. Je l’ai dit à Almée. - Tu te rends compte, le volet, il a battu tout ce temps [i]pour rien[/i]? Elle se rendait compte, oui. Un énorme gaspillage. Heureusement qu’on était arrivées. Ça n’a pas duré longtemps. Almée est allée le retenir pendant que j’entrais par la fenêtre, pour ne pas qu’il me foute un coup sur la tête. Moi je suis allée lui ouvrir la porte et on a fait comme chez nous, presque autant qu’au champ. Almée était un peu gênée, quand même, d’entrer dans la maison de mes parents sans leur demander la permission. J’avais beau lui répéter qu’ils s’en foutaient, on aurait dit qu’elle était coincée dans le vestibule à regarder les photos de mariage. Je lui ai fait enlever ses souliers et j’ai fait chauffer du jus pour la rassurer. Quand elle a fini par dépasser la porte d’entrée, je l’ai reléguée au rôle de cuisinière pendant que je partais fouiller au sous-sol dans la chambre de ma sœur. Moi, ça ne me gênait pas du tout. [...] e gênait pas du tout. [...]