Le lendemain matin, En'ko fut reveillé par Feren'ko. - Fer', tu es là ! Le'ko a réussi ! Il s'était endormi sur le sol froid de la grotte, assez loin de l'entrée pour être sûr qu'on ne le suivrait pas. Il avait tenté de lutter contre le sommeil, guettant le moindre bruit qui indiquerait l'arrivée de ses poursuivants. Finalement, il s'était effondré. Il se leva, s'étira et s'avança un peu vers la sortie pour jeter un regard. Comme il s'y attendait, les deux hommes du village n'avait pas osé le suivre dans la grotte, mais ils montaient la garde à l'extérieur pour pouvoir le capturer dès sa sortie. Impossible de sortir par là, donc. Et de l'autre côté, qu’y avait-il ? La grotte semblait continuer et devenir de plus en plus sombre. Pourtant, En'ko voyait régulièrement des Fers le dépasser, transportant de la nourriture, des vêtements, des médicaments, ou d'autres biens pour le village, puis revenant les bras vides. Personne ne savait vraiment où ils trouvaient tout ce qu'ils apportaient. En'ko se souvint que le vieil El'ri lui avait dit une fois que les Fers en savaient sans doute beaucoup plus qu'on ne le pensait, qu'ils connaissaient peut-être l'origine de l'Arche, sa destination, ses secrets et qu'il était regrettable qu'ils ne puissent pas parler. Quels secrets se cachaient au fond de cette grotte ? En'ko se mit en route. Le couloir rocheux semblait s'enfoncer loin sous la forêt qui entourait le village. A mesure qu'il s'éloignait de l'entrée, En'ko voyait de plus en plus mal, tandis que la lumière diminuait. Bientôt, il ne vit plus rien du tout, et fut forcé de se tenir aux parois du mur pour continuer à avancer, à tâtons. Il se produisit alors un phénomène tout à fait extraordinaire. Un rayon de lumière surgit de nulle part, et éclaira le chemin devant lui, l'aveuglant pendant un instant. En regardant autour de lui, En'ko s'aperçut que la lumière émergeait des yeux de Feren'ko. Bientôt, il vit d'autres Fers le dépasser à grande vitesse, éclairant leur chemin de la même façon. Jamais il n'avait vu un Fer agir de cette manière auparavant. Il faut dire qu'au village, il ne faisait jamais aussi noir, et que l'intérieur des maisons était toujours éclairé par le reflet des miroirs. Heureux de ce lumineux secours, il continua à avancer. Il lui semblait que plus il avançait, plus le couloir était étroit, et plus la température baissait. Il voyait de temps en temps des filets d'eau qui coulaient le long des parois, et bientôt, il sentit de l'eau sous les fines semelles de ses chaussures. En'ko pensa que les Fers étaient bien plus petits que les humains, et il redoutait que le couloir ne devienne trop étroit pour qu'il puisse le suivre. Mais avant qu'il n'ait eu le temps de s'en inquiéter, il parvint à un petit mur lisse, identique à celui qu'il avait rencontré de l'autre côté de l'Arche. Il devina qu'il s'agissait d'une nouvelle porte, et demanda à Feren'ko de l'ouvrir. Il s'aperçut (se rendit compte) alors de l'étrange comportement du Fer. Celui-ci battait faiblement des ailes, avec difficulté, et ses mouvements étaient lents et maladroits. Il posa brutalement contre la porte, comme s'il s'y cognait, et l'ouvrit, avant de tomber par terre dans un bruit mat. - Fer ? En'ko se pencha pour ramasser la petite créature. - Feren'ko ? Que t'arrive-t-il ? Le Fer battit frénétiquement des ailes, comme s'il essayait de s'envoler, en vain. Il poussa un long sifflement, grave et doux, qui ressemblait à un soupir, puis ferma les yeux et ne bougea plus. Le garçon le secoua pour le réveiller, mais il savait que c'était inutile. Feren'ko était mort. Pourtant, il ne comprenait pas. Il n'avait jamais vu un Fer mourir : lorsque leur maître était mort, les Fers retournaient tout simplement à la grotte et ne revenaient plus. Est-ce que cela signifiait qu'En'ko allait mourir aussi ? Il se sentait pourtant en pleine forme. Ou bien, est-ce qu'en ramenant Feren'ko ici, il l'avait tué ? C'était sans doute ce qui venait de se produire. En'ko se sentit triste, et coupable aussi, mais comment aurait-il pu savoir ? Il n'avait de toute manière pas le choix. Retenant ses larmes, il continua à avancer dans le nouveau couloir lumineux qui était apparu derrière la porte, serrant la dépouille du petit Fer contre lui. Ce passage était plus court que celui qui menait à l'observatoire, et il fut bientôt à une nouvelle porte. Mais comment l'ouvrir, sans Feren'ko ? Il posa son compagnon sur le sol, et tenta de tâter la porte, de la pousser, de la frapper, sans obtenir le moindre résultat. Finalement, il se résigna, s'assit contre la paroi, et décida d'attendre. Il lui sembla qu'une éternité s'était écoulée avant qu'apparaisse enfin un Fer de l'autre côté du couloir. C'était un Fer-tisseur, plus gros que Feren'ko, qui confectionnait et transportait des vêtements aux villageois. En'ko remarqua immédiatement son allure peu assurée et comprit que ce Fer était aussi à l'agonie, comme Feren'ko quelques instants plus tôt. Il eut tout de même la force d'arriver jusqu'à la porte et de s'y coller. La porte s'ouvrit à moitié avant que le Fer ne s'écroule aux pieds d'En'ko. Par l'ouverture de la porte, En'ko aperçut un spectacle à la fois grandiose et désolant. Il était à l'entrée d'une salle immense, comparable à celle de l'observatoire d'El'ri. Devant lui s'étendait une vaste surface brillante, où étaient étalés des milliers de Fers, dont certains n'étaient que des moitiés, voire des quarts de Fer. A sa droite, il vit une étendue de petits morceaux de Fer : des ailes, des bras, des visages. Il y avait également un Fer énorme comme En'ko n'en avait jamais vu jusqu'à présent, et qui avait les bras plongés dans les morceaux de leur congénères. Est-ce que ce Fer fabriquait d'autres Fers ? Cela n'avait de toute façon plus aucune importance, car tous les Fers de la salle étaient morts ou agonisants. La plupart étaient tout simplement échoués sur le sol, parfois avec les ailes brisées. D'autres battaient inutilement des ailes, ou sautillaient d'une façon qui aurait pu être comique si le contexte n'avait pas été aussi tragique. Mais que se passait-il ? Jamais, dans toute l'histoire de l'Arche, En'ko n'avait entendu parler d'une telle hécatombe. Il traversa la salle sans vraiment y prendre garde, à la recherche d'un indice, poussant légèrement du pied les cadavres de Fers qui se trouvaient sur son chemin. Il arriva finalement à une nouvelle porte, de l'autre côté de la salle, qui étaient restée ouverte. De l'autre côté, il découvrit une petite salle faiblement éclairée, dont les murs étaient couverts d'appareils identiques à ceux de l'observatoire, et au milieu de laquelle se trouvait un énorme cylindre transparent, brillant de lumière rouge sombre, clignotant à intervalle régulier, avec un bruit grave et sourd. En observant l'étrange structure, En'ko se surprit à penser à... un coeur. Oui, c'était bien cela, un coeur qui battait lentement et sourdement. Il repensa à l'enseignement de son maître défunt. El'ri pensait que l'Arche était un Fer gigantesque, et les Fers sans doute, comme les humains, avaient un coeur qui battait. En'ko plongea son regard dans la lumière rouge et chaude et ressentit une infinie tristesse. Les battements du coeur semblaient s'espacer imperceptiblement, mais inexorablement, et la lumière était de plus en plus douce, de moins en moins chaude. En'ko posa ses mains sur le mur transparent, et comprit. Les Fers étaient les fils de l'Arche. Son coeur ralentissait. L'Arche était en train de mourir. - Nous l'avons trouvé devant la Grotte des Fers et nous l'avons capturé. - Parfait. Nous ne pensions pas qu'il irait plus loin. En'ko avait passé trois jours dans la grotte, à chercher une raison à la mort de l'Arche et à tenter de trouver un moyen de la sauver, s'il existait. Il s'était nourri directement dans les usines d'où les Fers apportaient la nourriture aux villageois. Il avait erré dans le cimetière des Fers, parmi les cadavres des petites créatures foudroyées en vol par la mort, écrasées sur le sol. Mais il n'avait rien trouvé. Il avait finalement décidé de retourner au village, car la date fatidique approchait, et il pensait que sa place était là-bas. - Je suis allé plus loin, s'indigna En'ko. Et j'ai appris des choses qui... - Ah tiens. Tu es donc allé au fond de la grotte ! - Voila qui expliquerait bien des choses, dit Te'ro, le plus important des membres du Conseil, en tendant un bras vers un petit tas de Fers morts. - Je n'y suis pour rien, hurla En'ko. C'est l'Arche qui agonise ! - L'accusé a avoué. Qu'on le conduise en place publique pour l'exécution. La séance est levée. - L'exécution ? En'ko lutta pour se libérer, mais les hommes l'empoignèrent et le traînèrent dehors, alors qu'il se débattait en hurlant. Au dehors, la foule était réunie devant les portes du palais pour assister au procès. Sur la place centrale, on avait déjà construit une grande estrade pour l'exécution. En voyant la corde qui était accrochée, En'ko pensa qu'on allait l'accrocher par le cou (« accrocher » et re-« accrocher » ?) jusqu'à ce qu'il meurt d'étouffement, comme dans ces histoires que l'on racontait aux enfants, mais au lieu de ça, on le pendit simplement par les mains, avec assez de longueur pour qu'il puisse s'asseoir sur une chaise, mais assez peu pour qu'il ne puisse pas baisser les bras. Les membres du Conseil montèrent également sur l'estrade, et firent face à la foule. - En'ko, cria Te'ro, fils de Ve'ko et de Ri'la, frère de Le'ko, vous êtes accusé et reconnu coupable d'avoir assassiné le vieil El'ri, assistant au Conseil du village, et d'avoir empoisonné des Fers dans leur propre grotte. Pour ces crimes, vous méritez la mort, ainsi que le désirent les villageois. Une clameur confuse monta de la foule, et En'ko se demanda si c'était pour affirmer ou pour démentir cette déclaration. Il voulu crier pour se défendre, mais sa voix s'étrangla dans sa gorge. - Néanmoins, si vous ne méritez plus d'être un villageois, vous n'en demeurez pas moins un être humain. Comme notre Loi interdit à un villageois de tuer un autre être humain, vous ne serez pas assassiné. Vous serez condamné à rester attaché ainsi en place publique, et à y mourir de faim et de soif, de mort naturelle. Qu'il en soit ainsi. En'ko bondit sur ses jambes. Sa chaise tomba à la renverse, mais la corde attachée à ses poignets le retint. Que pouvait-il faire ? Les villageois ne l'écouteraient pas. La soif commençait déjà à le torturer. Si Feren'ko était là, il aurait pu lui apporter de l'eau, mais le petit Fer était resté là où il s'était éteint, avec ses semblables. Si seulement l'événement qu'avait prédit El'ri pouvait se produire maintenant, alors ils verraient tous qu'il avait raison! Il lui semblait que la lumière du jour avait passé, et que le ciel bleu devenait légèrement violet, mais rien ne se passait. Pourtant, l'heure prédite était depuis longtemps dépassée. En'ko commença à douter. Et si El'ri s'était trompé ? Si la fin de l'Arche n'était pas pour tout de suite ? Dans quelques jours, quelques années, ou même quelques siècles ? Et si lui, En'ko, avait véritablement tué El'ri et tous les Fers, sans le vouloir ? Et s'il allait vraiment mourir ? Il repensa à une discussion qu'il avait eu avec le Vieux, peu avant sa mort. - N'avez-vous pas peur de mourir, El'ri ? - Tu verras, En'ko, quand tu arriveras à mon âge. Tu sentiras une fatigue si terrassante que même le sommeil ne pourra la réparer. Alors, tu seras heureux de t'allonger une dernière fois, et de dormir pour de bon. - Mais n'êtes-vous pas déçu de mourir avant de voir ses réaliser vos prédictions ? - Je suis trop vieux, maintenant, pour tout cela. J'ai vécu une vie très riche, où j'ai beaucoup appris. Mais dans quelques temps, le monde va changer, tu découvriras un nouveau monde, En'ko. Et il y aura trop de choses à apprendre, dans ce monde nouveau, pour un vieux comme moi. Un sifflement mit fin aux pensées d'En'ko. Il ouvrit les yeux, en croyant entendre Feren'ko, mais avant d'avoir pu voir quoi que ce soit, il tomba par terre, les mains libres. En se relevant, il comprit qu'une flèche venait de couper la corde juste au-dessus de lui. Elle était venue du public qui assistait à sa lente agonie, mais personne n'avait vu l'archer. - En'ko ! En baissant les yeux, il vit sa soeur Le'ko, au bas de l'estrade, qui lui jeta un arc, et une flèche. Sans tarder, En'ko encocha une flèche et tendit l'arc, le pointant vers l'homme qui s'approchait déjà de lui. - Ne bougez plus ! Ces flèches sont taillées pour tuer. Le'ko avait sauté sur l'estrade et, accroupie derrière lui, elle tenait un petit couteau tendu vers les hommes qui s'approchaient pour les tenir à distance. - Le'ko ! Comment as-tu trouvé cet arc ? - Je suis allée à l'observatoire d'El'ri, en pensant te retrouver là-bas.. Je ne t'ai pas vu, mais j'ai trouvé ton arc et... J'ai vu les étoiles, En'ko ! - Posez cette arme, En'ko, cria Te'ro, qui s'avançait sur l'estrade. N'aggravez pas votre cas avec un nouveau meurtre ! - Je n'ai commis aucun meurtre, hurla En'ko à la foule. Le conseil est corrompu et il veut me faire disparaître parce que ce que j'ai découvert ne lui plaît pas. - Ne soyez pas idiot, En'ko, posez cette arme. Les hommes s'approchaient toujours, effrayés par les armes pointés vers eux, mais espérant que leur voisin prendrait le coup à leur place. - Et maintenant, demanda En'ko, qu'est-ce qu'on fait ? - Pas de miroir à briser ici, répondit sa soeur. Il faudrait un miracle pour qu'on s'en sorte. En'ko sentait déjà depuis un moment que quelque chose n'allait pas, il se sentait nerveux. Il compris soudain que le sol tremblait très légèrement et que cela s'amplifiait de plus en plus. Les villageois le sentirent aussi, et commencèrent à paniquer. La lumière baissa brusquement et devint rouge sombre. Tous levèrent les yeux. Le ciel était en train de s'ouvrir. Une ligne noire très fine l'avaitécoupé en deux. Le séisme s'amplifia encore, secouant le village, déracinant les arbres et jetant à terre les villageois. Bientôt, la ligne noire s'élargit, et laissa apparaître quelques étoiles, comme si le ciel s'écroulait et révélait ce qui se cachait derrière. - Que se passe-t-il, En'ko ? hurla Le'ko pour se faire entendre. - J'ai compris, cria son frère, j'ai compris ! Je me suis trompé, l'Arche n'est pas en train de mourir ! Il va se passer des choses fantastiques, Le'ko, tu vas voir, des choses fantastiques... Ca va te plaire ! vas voir, des choses fantastiques... Ca va te plaire !