_ Nous ne savons rien des posters retournés si ce n’est que les Anti-Moutons savent tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet ! Nous ne savons rien des posters retournés si ce n’est que les Anti-Moutons savent tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet ! Nous ne savons rien des posters retournés si ce n’est que les Anti-Moutons savent tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet ! Nous ne savons rien des Anti-Moutons si ce n’est que les posters sa… Hapolinaire s’interrompt. _ Non, c’est : Nous ne savons rien des posters retournés si ce n’est que les Anti-Moutons savent tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet ! Seul dans son appartement, Hapolinaire fait les cent pas en fulminant, ressassant sur un ton nerveux les seuls mots que le contact de Marie a eu la bonté d’âme de lui accorder. La théorie des enfants facétieux avait vite été écartée. _ Et puis de toute façon, fait-il au vide, il ne faut jamais rien attendre de quelqu’un capable de placer trois fois le verbe « savoir » dans une unique phrase. Je vous méprise monsieur ! Oui, voilà ce que j’aurais dû dire. Je vous méprise de ne rien savoir et je vous hais pour le regard concupiscent que vous accordez à ma guide alors que c’est de mon cas qu’il s’agit. Et puis cessez de parler de moi à la troisième personne, c’est agaçant à la fin ! Oui monsieur ! C’est à vous que je m’adresse ! Quelles sont ces manières dont vous faites usage ? Est-ce ainsi que vous procédez avec l’intégralité de vos interlocuteurs ? Ou bien les répartissez-vous sur différents pieds de conversation ? L’étudiant en lettres mortes tourne en rond, de plus en plus vite, comme s’il cherchait à creuser une tranchée circulaire dans le carrelage de sa cuisine à force de le piétiner méchamment. _ De quoi ? Vous avez plus de deux fois mon âge ? C’est une barrière maintenant ? C’est nouveau ça ? Je vous méprise monsieur, pour oser proférer de telles balivernes ! De quoi ? Vous allez m’obtenir une entrevue avec les Anti-Moutons et je devrais me montrer reconnaissant ? Ne vous moqueriez-vous pas de moi par le plus grand des hasards ? Ce n’est pas moi que vous aidez, c’est à mon amie que vous faites les yeux doux ! Ne niez pas ! prévient-il en montrant le vide du doigt. Ne vous avilissez pas au rang du mensonge ! J’ai parfaitement entendu ce que vous lui aviez susurré à l’oreille, j’ai l’ouïe fine voyez-vous. « Ma très chère, j’obtiendrai ce rendez-vous, pour vous, parce qu’il n’est pas humainement possible de résister au charme de ces beaux yeux là. » Et la différence d’âge ? Elle disparaît avec l’arrivée du beau sexe, la différence d’âge ? Et après ça, qu’attendez-vous ? Que je mette un genou en terre et vous baise les doigts du bout de mes lèvres toutes pleines de leur candeur originelle ? Ce disant, Hapolinaire pose un genou sur le carrelage en un geste théâtral. _ Voilà ce que j’aurais dû vous dire, monsieur ! L’étudiant en lettres mortes se redresse, doucement, pareil à un vieil homme saturé d’escarres. Il passe une main tremblante sur son visage et redevient l’Hapolinaire de tous les jours : un jeune homme calme, pondéré, à la conversation intéressante ; brillant dans ses commentaires, séduisant dans ses silences. _ Seulement, je n’ai rien dit. Je me suis tu, comme à mon habitude. Il est des fois où, vraiment, je me fais honte. * * * Hapolinaire pousse la porte de verre du café et un jeu de clochettes suspendu au plafond tintinnabule gaiement. Il entre. Contrairement à ce qu’il s’attendait aucun videur hirsute ne demande de mot de passe derrière un petit clapet de métal aménagé dans une porte blindée. C’est le new-age qui domine, bien éclairé, variant entre le blanc et l’ocre. Un bar en métal, mat, longe le mur de gauche sur les deux tiers de sa longueur. Au-dessus des étagères de verres et de bouteilles est projeté l’ombre d’une pendule. L’étudiant en lettres mortes la regarde sans s’émouvoir pour la demi-heure de retard que les aiguilles ont l’heur de lui annoncer. Il parcourt la salle des yeux jusqu’à trouver la table qui l’intéresse. Un homme y lit le journal, grand, cheveux roux plaqués en arrière, un feutre beige posé à côté de deux verres vides. _ S’il vous plait ? L’homme aux cheveux roux baisse son journal. _ Oui ? _ Bonjour. Je m’appelle Hapolinaire. Vous avez l’air de correspondre à la description que j’ai eue alors je crois pouvoir être à même d’estimer qu’il s’agit de vous. Et… si je me suis trompé, comme je crois le deviner à votre regard étonné, veuillez m’excuser pour la gêne occasionnée. _ Non, c’est bien moi. Je ne vous attendais plus jeune homme. Je vous en prie, asseyez-vous. Vous avez eu du mal à trouver ? Je gage que non. Ce bar est tout sauf perdu au milieu d’une ruelle déserte et peu éclairée. Je suppose qu’il s’agit là d’un certain manque de ponctualité, voire même d’un manque certain. Passons. De toute manière, je n’avais rien d’autre à faire que de vous attendre. Je suis même un peu déçu que vous soyez déjà là. _ Je peux repartir et revenir plus tard si vous voulez. _ Non, ça ira. Mais merci, c’est gentil de vous préoccuper de moi. Tenez, le serveur arrive. Vous prenez quoi ? Si, si, j’insiste, c’est moi qui offre. Demi ? Whisky ? Rhum ? Vodka ? Une grenadine peut-être ? Non, pas de grenadine, vous n’êtes pas jeune au point de boire du sirop en fin d’après-midi. Et puis, nous risquons d’avoir une conversation assez sérieuse et suffisamment révélatrice pour que l’envie vous prenne de boire un petit verre. Tenez, moi, rien que d’y penser, j’ai déjà bu deux whiskys. Bon, alors, cette boisson ? Allez, disons un petit rhum-coco et n’en parlons plus. Garçon ! Un rhum-coco pour mon ami. _ C’est amusant, dit tranquillement Hapolinaire, je ne m’attendais pas vraiment à ce que notre lieu de rendez-vous offre un cadre aussi, euh, je ne sais pas comment dire. _ Classique ? A quoi vous attendiez-vous au juste ? Une porte blindée et un gros mec baraqué pour la garder ? De la musique heavy-metal et des murs d’enceinte ? Pourquoi pas quelques créatures un peu lascives, voire franchement excitées, se trémoussant dans des cages aux barreaux d’acier ? _ Je, euh, je. _ Je n’aime pas le heavy-metal, je n’aime pas la musique trop forte sauf lorsque j’écoute une symphonie et j’ai une vie sexuelle suffisamment comblée pour ne pas ressentir le besoin de me masturber devant quelques prostituées encagées, entouré de toxicomanes dégénérés. De plus, il est impossible de discuter dans ce genre de lieu. Franchement, vous nous voyez passer les deux heures qui suivent à hurler pour que l’un ou l’autre puisse entendre quelques bribes d’une phrase mal articulée ? Non, soyons sérieux. A l’issue de plusieurs heures de conversation, d’un coucher de soleil et d’une nuit douce qui bat son plein ; passés de nouvelles commandes de boisson et l’écumage sec de leurs breuvages amers, Hapolinaire et Gregorie – c’est le rouquin – sortent du café. Hapolinaire a beaucoup appris sur les Anti-Moutons, même s’il ne venait pas pour cela. Il sait désormais qu’ils sont bien plus organisés qu’il n’y paraît et que leur lutte remonte à bien plus longtemps également. Les Anti-Moutons, comme tout le monde le sait, veulent renverser le pouvoir des Moutons. Gregorie affirme qu’ils ont une arme qui dépasse l’entendement. Il avoue s’être réveillé lui aussi un matin avec une affiche retournée dans sa chambre. _ Ne fais pas cette tête-là ! Qu’espérais-tu ? Être le seul ? Allons, chaque Anti-Mouton a un poster et je ne connais personne qui en possède un et qui ne soit pas des nôtres. D’ailleurs la réciproque est vraie. _ C’est le poster votre arme ? avait demandé Hapolinaire le plus sérieusement du monde. _ En quelque sorte. Disons que c’est un moyen. Hapolinaire aussi dut beaucoup parler. De lui, de ses passions, de ses projets, l’Anti-Mouton sait désormais tout ce qu’il y a à savoir. Hapolinaire lui plait. Ce n’est pas toujours évident pour lui de s’entretenir à l’aveuglette, avec une personne dont il ne sait rien. Il doit parfois faire face à des antipathiques, de jeunes paltoquets ou des vieillards enfoncés dans les racines du passé. L’autosatisfaction est un sentiment qu’il méprise profondément, ainsi que quelques idéologies fondées sur des préjugés. Il est difficile pour le grand homme de n’en pas gifler quelques-uns du plat de son gant, enjoignant l’abominable personnage à venir se battre s’il possède assez de courage pour défendre ses idéaux. Il ne l’a jamais fait et il sait pertinemment qu’il ne le fera jamais. Il est le recruteur des Anti-Moutons, c’est son travail et il le préfère à d’autres tâches dont certains tirent de la gloire et que lui, Gregorie, éprouve une sombre répugnance à perpétrer. Mais ça n’empêche pas de rêver. Pour Hapolinaire, c’est tout le contraire. Il l’aime déjà. Il l’enjoint à venir les rejoindre et l’oblige à le tutoyer. Il promet même de lui présenter sa nièce qui a à peu près son âge, possède un poster blanc et qui, tout comme lui, finit juste ses études. Elle est beaucoup courtisée, avoue le rouquin une fois dehors. Mais il sent que le jeune homme est tout à fait indiqué pour former avec elle un couple authentique. _ Et je lui parlerai de toi, sois-en assuré. Il lui attrape une main qu’il serre vigoureusement. _ Au revoir donc, ce fut une agréable soirée passée à discuter avec un garçon brillant. Vraiment, vraiment très intelligent. Maintenant, la dernière chose qu’il te reste à faire est de regarder au dos de ton poster. C’est ce qui te confirmera si oui ou non tu possèdes l’un de ces posters étranges. Je suis même un peu étonné que tu ne l’aies pas fait plus tôt. Ecoute, c’est vraiment très important. Et quand tu l’auras fait, regarde à nouveau pour être bien sûr de toi. Tu seras aussi stupéfait que je l’ai été.