Le vieil El'ri mourut un mois après qu'En'ko eut fait sa connaissance. Pendant ce mois, il travailla dur afin de transmettre au jeune garçon son savoir. Il était hors de question, bien sûr, qu'il lui apprenne tout de sa propre bouche, car le temps manquait. Mais il avait transmis à En'ko un pouvoir exceptionnel qui lui permettrait de continuer seul ses études : il lui avait appris à lire. L'endroit où vivait El'ri était recouvert de livres et de notes, qu'il avait écrits lui-même à la suite de ses études ou bien dont il avait hérité de ses prédécesseurs. Mais En'ko n'eut pas le temps de s'y plonger. Il devait immédiatement rentrer au village qu'il n'avait plus revu depuis un mois, pour accomplir une mission très importante que le Vieux lui avait confié au moment de sa mort. Le lendemain de la mort, il reprit pour la première fois le couloir qui menait à l'extérieur, vers la forêt qui le séparait du village. Avec l'aide de Feren'ko et de quelques autres Fers libres, il brûla le corps du vieillard et recueillit ses cendres dans une petite boite. Puis il se mit en route pour le village. Il était si impatient d'y arriver que le voyage lui sembla très long. Il descendit la petite colline qu'il avait escaladée à l'aller, et fit une pause à mi-chemin pour manger goulûment un fruit mauve, comme il avait vu le Vieux le faire. Mais il avait abandonné l'arc dont il se servait pour se défendre, après qu'El'ri lui ait expliqué qu'il n'y avait aucun monstre dans la forêt et qu'il n'existait d'ailleurs aucune autre espèce vivante sur l'Arche que les Fers et les humains. Au bout d'une heure de marche, En'ko aperçut les premières maisons du village. Il s'arrêta en haut d'une falaise qui surplombait la ville, pour la contempler un instant. Cet espace, qui avait été l'ensemble de son monde pendant ces seize premières années, comme il lui semblait petit aujourd'hui, maintenant qu'il connaissait l'immense réalité du monde ! Les petites bâtisses s'étendaient pourtant loin, jusqu'à la forêt de l'autre côté, qui disparaissait dans le brouillard. Le village semblait être demeuré tel qu'il l'avait quitté, un mois plus tôt. Sans attendre plus, il descendit le petit sentier qui menait à l'entrée de la ville. Dès qu'il y entra, des villageois s'approchèrent de lui en poussant de grandes exclamations. On l'avait cru mort ! Où avait-il passé tout ce temps, pendant qu'on s'inquiétait pour lui ? Ses parents furent avertis de son retour, ainsi que Ri'ot et Ev'in, deux de ses amis qui accoururent et le bombardèrent de question. Mais En'ko y resta indifférent : il n'avait pas de temps à perdre, et après avoir rassuré sa famille et ses amis, il fonça au centre du village, vers le palais où se tenait le Conseil, et demanda à être reçu. Il y fut introduit sans délai, alors que les membres du Conseil se réunissaient. - En'ko, fils de Ve'ko et de Ri'la, frère de Le'ko, tu as demandé à être reçu par le Grand Conseil du village, et ton souhait a été exaucé. Mais avant de nous dire ce qui t'amènes, réponds à la question que pose tout le village : Où as-tu passé le dernier mois, alors que nous t'avons cru mort ? En'ko s'inclina légèrement, comme le voulait la tradition, et dit : - Honorables membres du Conseil, sachez que j'ai passé ces derniers jours loin d'ici, dans la demeure du vieil El'ri, qui m'a formé pour devenir son successeur. C'est de sa part que je vous vois aujourd'hui, pour vous transmettre son message. - Ce vieil homme ne pouvait-il pas venir lui-même, comme il l'a toujours fait ? - El'ri s'est éteint hier soir, mais il est mort heureux en sachant que je poursuivrai ses recherches et que je prendrai sa place au sein de votre conseil. Les membres du conseil se mirent alors à murmurer entre eux, en lançant des regards méfiants à En'ko. Finalement, l'un deux dit à haute voix : - Et bien En'ko, prends donc sa place, et délivre-nous le dernier message du vieil El'ri. En'ko ferma les yeux, prit une grande inspiration et tenta de se remémorer les paroles d'El'ri. Le Vieux l'avait prévenu que le Conseil serait sans doute hostile à ce qu'il avait à dire, car il devait annoncer de grands bouleversements attendus depuis très longtemps, et que les villageois n'aimaient pas le changement. Lorsqu'il se sentit enfin prêt, En'ko ouvrit les yeux, et déclara : - Honorables membres du Conseil, il vous faut prendre conscience que le monde est en train de changer. Pour cela, je suis amené à vous révéler des secrets jusqu'ici gardés par El'ri et ses prédécesseurs qu'il vous sera sans doute difficile de comprendre et d'imaginer. Sachez que notre village existe dans le ventre d'un Fer gigantesque, qui voyage à travers le cosmos et que l'on nomme l'Arche. Au-delà de la forêt, on peut apercevoir les parois intérieures de ce monstre gigantesque, dans lequel nous avons toujours vécu, sans le savoir. En'ko s'arrêta un court instant, et observa les membres du Conseil, attendant une intervention. Mais ils ne dirent rien, se contentant d'écouter attentivement. - El'ri a déchiffré un ancien texte sacré, écrit par nos lointains ancêtres, ceux qui auraient créé l'Arche et les Fers avec qui nous vivons. Ce texte parle d'un voyage qui aurait dû être court, mais qui fut rallongé à cause d'une malédiction frappant l'Arche. Une centaine de générations a vécu sur l'Arche depuis, dans ce village, sans rien connaître ni de sa malédiction, ni de sa destination, que nos ancêtres appelaient "L'Eternité". Pourtant, selon les calculs d'El'ri, l'Arche arriverait bientôt à la fin de son voyage, à sa destination. En fait, dans exactement... douze jours. Cette fois, le murmure qui courait entre les membres du conseil devint un véritable brouhaha d'exclamations diverses, de questions confuses et de réponses absurdes. Finalement, celui parlait toujours, le puissant Te'ro, fit taire ses collègues et dit à En'ko : - Et selon toi, jeune conseiller, que devrions-nous faire ? - Je pense qu'il faut dès maintenant avertir la population de ce qui va arriver, afin que les villageois ne cèdent pas à la panique le jour où nous parviendrons à l'Eternité. Il faut les rassurer, car je ne pense pas qu'il y ait de danger, mais il faut tout de même rester prudent, car nous avançons vers l'inconnu. Je pensais personnellement retourner à l'observatoire d'El’ri, d'où je pourrais faire de nouvelles mesures, et tenter de prévoir ce qui va se passer. Mais je peux également rester ici et vous aider à parler aux villageois. A nouveau, les membres du Conseil se consultèrent en aparté, sans qu'En'ko puisse rien entendre de leur discussion. Finalement, l'un d'eux se détacha du groupe, et annonça : - La séance est levée. Jeune En'ko, nous te remercions de ta participation et de tes conseils. Nous allons tenir une séance privée pour décider de la marche à suivre. Puissent tes recherches honorer la mémoire de ce brillant homme qu'était El'ri. - Je vous remercie, Conseil. Avez-vous encore besoin de moi ? Sinon, j'aimerais retourner à l'observatoire. Te'ro fit un geste discret de la main. Deux villageois aux larges épaules entourèrent En'ko et le saisirent fermement par les bras. - Nous n'avons pas encore pris de décision te concernant. En attendant, tu logeras au Palais du Conseil. - Mais je... L'un des deux villageois bâillonna En'ko, tandis que l'autre lui ligotait les mains. Puis, une fois qu'il fut solidement attaché, ils le traînèrent hors de la salle. En'ko maudissait sa propre naïveté. Il aurait dû fuir pendant qu'il était encore temps, avant que les deux villageois ne le saisissent pour le ligoter ! Mais comment pouvait-il prévoir que le Conseil le ferait enfermer ? El'ri l'avait prévenu que le dialogue serait peut-être difficile, mais il ne s'attendait sûrement pas à une telle réaction ! Neuf jours s'étaient écoulés depuis son audience, et malgré ses protestations, on ne l'avait toujours pas libéré. Il redoutait qu'on le garde là jusqu'à la date fatidique. Que se passerait-il alors ? Il n'en savait rien. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait sortir à tout prix. Mais comment ? La porte était fermée à clé de l'extérieur et un gardien la surveillait sans cesse. La seule fenêtre était obstruée par de longues tiges de fer sur lesquelles il avait tiré de toutes ses forces, en vain. Feren'ko aurait pu l'aider, mais les hommes l'avaient également capturé, et En'ko ne l'avait plus revu. Il ne pouvait que se borner à tenter de convaincre les gardiens qui lui apportaient régulièrement ses repas de la gravité de la situation. Ou alors, se résigner, attendre sans rien dire que le temps passe jusqu'à la fin du voyage de l'Arche. Alors, il en était sûr, le Conseil serait forcé de le libérer. Il n'avait absolument aucune idée de ce qui se passerait vraiment à ce moment-là. Si seulement il pouvait savoir ! En'ko entendit une clé grincer dans la serrure. Etait-ce une heure pour lui apporter à manger ? - Vous êtes en avance, dit En'ko, amer. - Tais-toi, idiot, lui répondit une voix fluette, ce n'est que moi. Bondissant de sa couchette, En'ko courut jusqu'à la porte de sa cellule pour accueillir ce visiteur inattendu. Avait-il reconnu la voix de... ? - Le'ko ! C'était sa soeur, qui se tenait fièrement dans l'encadrement de la porte, avec la clé de la porte dans une main. - Et le gardien, où est-il ? - Je l'ai... distrait. - Allons-nous en, il va revenir. Attrapant sa soeur par la main, il se mit à courir dans les couloirs éclairés par les miroirs suspendus aux plafonds. Par chance, les gens dormaient à cette heure et le Palais était désert. Il ne leur fallut pas longtemps pour atteindre la sortie, mais lorsqu'ils atteignirent l'avant-dernière salle, ils se trouvèrent coincés. Les deux villageois qui avaient capturé En'ko se trouvaient là, à faire le guet. - Et maintenant ? - Ils n'étaient pas là quand je suis entrée ! En'ko s'appuya contre le mur, poussa un long soupir. - C'est de la folie, tu n'aurais pas dû venir, dit-il gravement. - Je ne pouvais pas laisser mon frère enfermé injustement ! Je suis convaincue que tu es innocent. - Innocent ? Mais... Je ne sais même pas de quoi je suis accusé ! Le'ko n'écoutait pas, elle observait attentivement la pièce à la recherche d'une sortie. Lorsque son regard se posa sur le plafond, elle sursauta. - J'ai une idée ! Fouillant dans ses poches, elle sortit une petite pierre, qu'elle frotta contre sa chemise de tissu. Puis, plissant les yeux, elle tendit son bras, et la projeta de toutes ses forces contre le miroir accroché au plafond, ce qui eu pour effet de le décrocher. En tombant sur le sol, il se brisa, plongeant la pièce dans une semi-obscurité. Surpris par le changement de lumière, les deux hommes ne virent pas les fuyards se faufiler entre eux. Emergeant à la lumière du jour, ils contournèrent le palais et s'engouffrèrent dans les petites ruelles peu fréquentées. Là, enfin, ils purent s'asseoir pour reprendre leur souffle et discuter, après que Le'ko eut envoyé son Fer faire le guet. - Il faut que tu partes, En'ko ! Il y a des rumeurs qui circulent dans le village, les gens disent que tu as tué le vieillard qui venait de temps en temps au Conseil. C'est vrai ? En'ko réalisa la gravité de l'accusation. Il n'y avait pas de crime pire que le meurtre, au village. Aucun villageois n'avait été tué par un autre depuis plusieurs siècles. Un tel souvenir évoquait une période barbare qui avait précédé l'époque paisible dans laquelle vivait maintenant le village. - C'est faux, Le'ko, crois-moi ! Il est mort de vieillesse et m'a désigné pour être son successeur. Je suis allé à l'endroit où il habite, de l'autre côté de la forêt, un endroit incroyable ! Tu aurais dû voir les étoiles, Le'ko ! Ca t'aurait plu, j'en suis sûr ! - Que vas-tu faire, maintenant ? - Je pense que je vais tenter de retourner à l'observatoire à une heure de marche d'ici, vers le nord, et voir ce que je peux y découvrir... Il va se passer de grandes choses, Le'ko, des choses fantastiques, très bientôt ! - Restes-y quelques semaines, le temps que les gens se calment, ici. - Je ne peux pas, Le'ko, il faut que je sois revenu dans trois jours. C'est à ce moment-là que... Enfin, essaye de trouver Feren'ko pour moi, il doit être enfermé quelque part dans le palais. Qu'il me rejoigne là-bas. - D'accord, je le ferai. Mais d'abord, promets une chose... Promets-moi que tu es vraiment innocent. - Je suis innocent, Le'ko, il faut que tu me croies ! - Je te crois, En'ko, je te crois mais... depuis ton retour, il se passe des choses si étranges... - Etranges ? Que veux-tu dire ? - Et bien... par exemple, les Fers... A ce moment-là, Ferle'ko arriva très vite, volant en rase-motte, et poussant un long sifflement, pour prévenir sa maîtresse qu'on venait. Les deux hommes du palais apparurent effectivement au coin de la rue, et ordonnèrent que l'on s'arrête, au nom du Conseil. - Va-t'en, maintenant ! Je vais les retenir. - Prends soin de toi, Le'ko. - Cours, En'ko ! Et En'ko se mit à courir à travers les ruelles, sans jamais jeter un regard en arrière. Il aurait voulu aller vers le Nord, pour retrouver le sentier qui menait à l'observatoire d'El'ri, mais ses poursuivants le forçait à courir vers le Sud. Parfois, il s'arrêtait quelques instants, pour reprendre son souffle, mais repartait dès qu'il entendait les pas se rapprocher. Il pouvait plonger à n'importe quel moment dans la forêt qui bordait le village, mais il risquait de s'y perdre, et de ne plus en trouver la sortie. Il continua donc à fuir dans la même direction, si bien qu'il finit par arriver à l'extrémité sud du village. Là, enfin, il trouva un endroit pour se cacher. Mais était-ce bien prudent ? Il ne fallait pas prendre de risques inutiles. El'ri l'avait assuré qu'il n'existait pas sur l'Arche d'autres créatures que les humains et les Fers, et qu'en aucun cas ces derniers ne pourraient s'en prendre à un humain. Peut-être même trouverait-il de nouvelles réponses à ses questions, à cet endroit. Ses poursuivants, derrière, se rapprochaient, et semblaient maintenant être plus nombreux. Il n'avait de toute façon pas le choix. Il s'engouffra donc dans le lugubre endroit. Ses pas l'avaient naturellement mené jusqu'à la Grotte des Fers. Ses pas l'avaient naturellement mené jusqu'à la Grotte des Fers.