En'ko hésita. Il jeta un regard en arrière, vers la petite ville en contrebas qu'il venait de quitter, puis un autre en avant, vers le Vieux qui s'éloignait. Il fallait se décider vite, sans quoi le Vieux s'en irait trop loin, et il perdrait sa trace. D'un autre côté, il ne s'était jamais tant éloigné du village, alors qu'arriverait-il s'il se perdait, et s'il ne retrouvait plus le chemin du retour ? Vite ! Le Vieux menaçait de disparaître derrière les arbres de la forêt. Un nouveau regard lancé vers le village lui offrit la vision d'un espace chaleureux et accueillant, qu'il souhaitait quitter à tout prix. Sans hésiter plus, il s'élança dans la forêt. La forêt... On racontait beaucoup de choses à son sujet. Mais comment faire la part entre la légende et la réalité ? On disait qu'il y vivait de dangereuses créatures, contre qui même les Fers ne pouvaient rien. Malgré cela, En'ko était rassuré par la simple présence de son propre Fer. Il sourit à la petite créature qui volait un demi-mètre au-dessus de son épaule et scrutait les alentours. Le Fer ne lui rendit pas son sourire, car si les Fers étaient des créatures intelligentes, ils étaient pourtant totalement dépourvus de sentiments, d'affection ou d'humour. Mais cette lacune n'empêchait pas d'en faire de fidèles compagnons et des protecteurs à toute épreuve. Chaque habitant du village recevait un Fer à sa naissance, lors de la cérémonie du baptême, qui avait lieu à la Grotte des Fers. Jusqu'à la mort, le Fer ne le quittait plus, l'accompagnait chaque jour dans ses besognes ou dans ses loisirs, et lorsqu'il mourrait, le Fer retournait à la grotte pour y mourir aussi. Du moins, c'est ce que l'on pensait, mais personne n'avait jamais pénétrer dans la grotte des Fers, car c'était interdit. Personne sauf En'ko, qui avait toujours été très curieux des mystères de ce monde : lorsqu'il était plus jeune, il avait tenté d'y pénétrer et les Fers ne l'avaient pas chassé. Malheureusement, il avait glissé dans un fossé et, en se cognant la tête, avait oublié tout ce qu'il avait vu. Les Fers l'avaient alors transporté jusqu'à la place du village, où il s'était réveillé et il avait été sérieusement grondé par tous les habitants. Ce souvenir le fit culpabiliser. C'était la même curiosité qui aujourd'hui, le poussait à suivre le Vieux, alors qu'il était interdit de quitter le village. Pourtant, il ne se sentait pas en danger, car le Vieux lui-même suivait régulièrement ce trajet, et il n'avait jamais entendu dire qu'il se soit fait attaquer. Le Vieux était un ermite qui vivait dans la forêt et qui descendait parfois au village pour discuter avec les membres du Conseil que composaient les villageois dirigeants. C'était le seul humain à vivre en dehors du village. En'ko savait que les gens ne l'aimaient pas trop, mais lui-même ressentait de l'affection pour le Vieux, car le jour où les Fers l'avait ramené inconscient, au village, il était le seul à ne pas s'être fâché : il s'était contenté de rester un peu en retrait, à le regarder, en souriant. - Ne le perds pas de vue, Fer' ! Les Fers n'avaient pas vraiment de nom. Bien souvent, on les appelait tout simplement "Fer", mais quand il fallait les distinguer, on leur donnait le nom de leur propriétaire. Ainsi, le Fer d'En'ko s'appelait en fait "Feren'ko". Mais il existait également d'autre Fers qui n'avaient pas de propriétaire, qui étaient libres, et qui étaient au service des habitants du village. Ils cultivaient et préparaient la nourriture, tissaient les vêtements, pompaient l'eau dans les puits, soignaient les malades, construisaient les maisons, se rendaient utiles. Grâce à eux, la vie au village était bien plus agréable. En'ko marchait maintenant depuis au moins une demi-heure, et il lui semblait qu'il était au coeur de la forêt. Il fallait une heure pour traverser tout le village à pied, la forêt devait donc être au moins aussi grande. De temps en temps, Feren'ko bondissait au-dessus des arbres pour repérer le Vieux, puis redescendait pour indiquer à son maître la direction à suivre. Ainsi, En'ko pouvait rester à distance du Vieux et le suivre sans être découvert. A un moment pourtant, il le rattrapa, car le Vieux s'était arrêté. En'ko se cacha derrière un arbre et l'observa. Il vit le Vieux monter dans un petit arbre, secouer une branche, et décrocher un gros fruit mauve. Il redescendit ensuite de l'arbre et s'assit à son pied. Avec le côté tranchant de sa canne, il perça le fruit et, approchant ses lèvres, but le liquide qui s'en écoulait. Cela sembla absurde à En'ko, puisqu'au village, les Fers libres s'occupaient toujours de ce genre de travaux, et apportaient les fruits lorsqu'ils étaient prêts à être consommés. Il comprit alors que le Vieux vivait sans doute trop loin du village pour que les Fers puissent lui apporter à manger. Le Vieux était d'ailleurs le seul humain de sa connaissance à n'avoir pas de Fer. Il avait sans doute dû apprendre à se nourrir seul. Après avoir jeté au loin le fruit éventré, le Vieux se leva en s'appuyant sur sa canne, puis se remit en route. En'ko attendit quelques instants que le Vieux prenne de la distance, puis il partit aussi. Bientôt, le sentier qu'il suivait se mit à grimper, comme s'il était arrivé au pied d'une petite colline. En'ko entendait parfois des bruits autour de lui, dans la forêt, et prenait peur. Il saisissait alors son arc, et le pointait vers les coins sombres. L'arc était un accessoire de sport, un jeu d'adresse dont on se servait pour les Jeux, mais en taillant des flèches très pointues, En'ko en avait fait une arme contre les créatures de la forêt. Sans doute effrayées par cette arme, les créatures ne quittèrent (quittaient ?) jamais leurs caches d'ombre. Au bout d'une nouvelle demi-heure de marche, la forêt commença à s'éclaircir. A travers les arbres, En'ko vit peu à peu apparaître une montagne gigantesque, qui semblait s'élever jusqu'au ciel. Il ne s'était jamais demandé, à vrai dire, ce qu'il pouvait y avoir au-delà de la forêt. Il pensait que le monde s'arrêtait, tout simplement. Mais il n'avait jamais imaginé une montagne aussi immense, dont il ne voyait ni le sommet, ni l'extrémité, à droite ou à gauche. Sans doute entourait-elle toute la forêt, qui elle-même entourait tout le village. En arrivant à l'orée de la forêt, En'ko remarqua que ce n'était pas une montagne ordinaire, mais qu'elle était faite d'une matière étrange, grise et lisse, qui ressemblait à la peau des Fers. Il voulut s'en approcher pour la toucher, mais il entendit un grand bruit sourd qui lui fit peur, et il rentra à nouveau dans la forêt. Il vit alors le Vieux, appuyé contre la grande paroi, qu'il venait de frapper de sa canne. Un Fer descendit du ciel et se colla contre la paroi, juste à côté du Vieux. En'ko vit alors une chose extraordinaire : une porte lumineuse apparut dans la paroi et s'ouvrit, laissant le vieux entrer dans la montagne. Quelques secondes après seulement, la porte disparut, et le Fer s'envola. En'ko ne bougea pas pendant un moment, le temps de s'assurer que le Fer était bien parti. Puis il s'approcha à son tour de la montagne, à l'endroit exact où la porte était apparue, au bout du sentier. La paroi était lisse comme de l'eau, il n'y avait plus aucune trace de la porte qu'En'ko avait pourtant vue quelques instants seulement auparavant. Il essaya de gratter la paroi, de la pousser ou de la tirer, même de la cogner, sans résultat. Il se tourna finalement vers Feren'ko. - Tu peux l'ouvrir, Fer' ? Le Fer fit alors deux tours sur lui-même, avant de se poser délicatement sur le mur. Il battit bruyamment des ailes, jusqu'à ce qu'un déclic se fasse entendre. La porte apparut alors à nouveau, et s'ouvrit, dévoilant un long couloir blanc qui disparaissait dans le lointain. Il hésita encore un instant, mais pensa qu'il était maintenant bien trop loin du village pour faire demi-tour. Il siffla pour appeler Feren'ko, et s'engouffra à sa suite dans le tunnel. La porte se referma alors toute seule, juste derrière lui. [c][lien=http://www2.lecahiernoir.net/users/1/gd_lpe_high.jpg][image]http://www2.lecahiernoir.net/users/1/gd_lpe_low.jpg[/image][/lien][/c] [c][g]« [i]Il vit alors le Vieux, appuyé contre la grande paroi, qu'il venait de frapper de sa canne.[/i] »[/g][/c] Lorsque ses yeux se furent habitués à la lumière intense qui éclairait le tunnel, En'ko commença à avancer. Il se demanda d'où elle venait. Dans son village, où il faisait tout le temps jour, on laissait de grandes ouvertures dans les maisons, et on les éclairait grâce à un astucieux système de miroir, que les Fers libres venaient changer de temps en temps. Ici, il n'y avait ni ouverture, ni miroir pour éclairer. En fait, la lumière semblait venir directement des murs. En'ko pensa que le ciel était peut-être fait de la même matière. Il continua à avancer. Il ne voyait plus le Vieux, mais ne s'en inquiéta pas. Ce couloir n'avait qu'une seule direction, il ne pouvait donc aller que tout droit, et En'ko ne risquait pas de s'y perdre. Bientôt d'ailleurs, il arriva à l'extrémité du couloir, un simple mur identique à ceux qui l'entouraient. Mais En'ko se douta qu'il s'agissait d'une nouvelle porte, et demanda à son Fer de l'ouvrir. Comme il l'avait fait plutôt, Feren'ko se posa sur la paroi et, avec un déclic, la porte s'ouvrit. Un nouveau spectacle incroyable se présenta alors à En'ko, au-delà de tout ce qu'il avait pu imaginer. (tout ce qu’il aurait pu ?) Il entra dans une salle immense, dont les murs étaient couverts de cadrans étranges, d'appareils en tous genres, comme il n'en avait encore jamais vu. Mais surtout, il y avait là des centaines, voire des milliers de Fers qui s'activaient, traversaient la salle, échangeaient de petits objets, se collaient au mur, comme autant de minuscules engrenages d'un gigantesque mécanisme. Le jeune garçon observait, bouche bée, ce spectacle magnifique. Feren'ko, lui, ne semblait pas du tout affecté. En'ko décida de s'approcher, pour voir les Fers de plus près. - On se ballade, jeune En'ko ? En'ko sursauta. Il n'avait pas entendu arriver le Vieux, qui se trouvait maintenant juste à côté de lui et venait de poser une main sur son épaule. - Désolé, s'exclama En'ko en se détournant, je m'en vais ! Mais le Vieux serra sa prise sur son épaule, pour l'empêcher de faire demi-tour. - Allons allons, tu as fait un long chemin pour venir ici, il serait dommage que tu repartes si vite. Suis-moi, je vais plutôt te faire visiter les lieux. Tu as sûrement beaucoup de questions. Un peu effrayé, le garçon ne dit rien et suivit le Vieux. Celui-ci le guida jusqu'à un petit escalier en colimaçon, qu'ils grimpèrent. En'ko avait effectivement beaucoup de questions à poser, mais il ne savait pas par laquelle commencer, tant ses pensées se bousculaient dans sa tête. Il en choisit une qui lui paraissait stupide, mais qui était importante. - Qui êtes-vous ? demanda-t-il au Vieux. - Qui je suis ? répéta l'autre. Et bien, mon nom, que tu ne dois pas connaître, est El'ir, mais il y a bien longtemps qu'on ne m'a plus appelé comme ça. - Pourquoi ne vivez-vous pas au village, avec les autres ? - Disons que je suis une sorte de sage. Mon travail est de recueillir et d'accumuler le savoir à mesure que les années et les générations passent, afin qu'il ne soit pas oublié. C'est ici que je travaille, que je fais des calculs et des mesures. Mais je dois également préserver les villageois du savoir, car il pourrait les rendre malheureux. Je le garde donc ici, et je ne leur en dis que le minimum. - Et moi alors ? Vous ne me renvoyez pas au village ? - Tu as en déjà trop vu, de toute façon, et puis... les temps changent. Si mes calculs sont justes il devrait bientôt se produire des événements très importants, auxquels les villageois devront être préparés. Et d'autre part, je me fais vieux et je n'ai pas d'illusions, je sais que je ne vivrais plus longtemps. Il est temps pour moi de former un... successeur. - Moi ? Mais je n'ai pas votre savoir, je ne connais rien... - Tu apprendras, En'ko, tu apprendras... Il y a tant de choses à connaître! - Mais pourquoi moi ? Pourquoi pas Ri'ot ou Ev'in ? El'ir sourit. - Ri'ot et Ev'in sont des garçons intelligents, mais il leur manque quelque chose que tu possèdes et qui est absolument nécessaire pour ce travail : la curiosité ! Ne t'es-tu pas aventuré dans la grotte des Fers, alors que tu savais à peine marcher ? N'es-tu pas curieux de connaître tous les secrets de ce monde ? - C'est vrai, admit En'ko. Vous pouvez me dire où nous sommes ? - Tu vois, En'ko, tu vas apprendre beaucoup de choses nouvelles, et pour les comprendre, il faudra que tu apprennes à penser différemment. La première chose à savoir, est que ce monde dans lequel tu vis, qui entoure le village, est bien plus petit que le monde réel ne l'est. Tu dois imaginer un Fer gigantesque : nous vivons dans son estomac. - Et à l'extérieur du Fer ? Qu’y a-t-il ? - A l'extérieur, il y a le cosmos, les étoiles, des choses que tu découvriras bientôt. - Si c'est un Fer comme Feren'ko, alors il doit avoir des yeux, non ? Peut-on voir à travers ses yeux ? En'ko et le Vieux étaient arrivés au sommet du petit escalier. - C'est justement là que nous allons, dit El'ri. Ils entrèrent dans un espace plus petit, au sommet de la grande salle où En'ko était entré. Celui crut d'abord voir un grand trou dans le mur, juste devant lui, mais il comprit rapidement que c'était en fait un mur transparent. De l'autre côté, il y avait un grand vide, un long mur noir qui semblait plus loin encore que le ciel, et qui était ponctué de petits points blancs. En'ko eut d'abord le vertige, et il dut s'accrocher à la robe du vieux pour ne pas tomber. Puis il tendit la main, pour tenter de saisir une étoile, mais son geste fut arrêté par le mur transparent. Il colla ses yeux contre celui-ci, et se plongea dans la contemplation du cosmos. El'ri s'approcha à son tour, posa une main sur l'épaule du jeune garçon et murmura : - Il y a tant de choses à apprendre... Et le temps presse. De grands bouleversements vont bientôt se produire. Il poussa un long soupir, puis : - L'Arche arrive à la fin de son voyage. [d][g]Illustrations par [lien=http://www.gcoulours.com/]Guilhem[/lien][/g][/d]