[i]Sur le thème « Sources »[/i] Anoïk ‘Varsovie’ Cameroan plongea son regard dans la multitude de visages, humains et exos, qui défilaient sous l’arche des arrivées du Stratoport Interplanétaire de Sydney-21. Comment allait-il reconnaître son ami après vingt-cinq années de séparation ? Il avait souvent discuté avec Nigal sur Dyilaä grâce au Réseau qui reliait ensemble les mondes, mais il savait à quoi s’en tenir avec les images holographiques : il était facile de les entacher involontairement de ses propres souvenirs. La dernière fois qu’il avait vu Nigal en chair et en os, ils n’étaient que des adolescents tout juste diplômés – chacun dans leur domaine de prédilection : la théologie et les sciences politiques. Puis, chacun avait suivi sa voie : Nigal avait immigré sur Dyilaä pour y approfondir son sujet de thèse et lui-même sur Sydney, la planète-capitale de l’Harmonie, pour tenter de se frayer une carrière dans les chemins labyrinthiques de l’administration. Après tout ce temps, pourtant, les quatre-vingts années-lumière qui séparaient Dyilaä de la capitale n’avaient en rien affecté la relation des deux amis d’enfance. Aussi, lorsque Nigal avait annoncé à son ami qu’il venait travailler sur Sydney et qu’il ne savait pas où loger, celui-ci avait immédiatement proposé de l’héberger. Anoïk aperçut son ami dans la foule, et lui fit signe. Il rit intérieurement en constatant que l’homme à la peau noire et aux cheveux frisés n’avait rien perdu de son air égaré et maladroit et portait encore ce costume d’études démodé, comme s’il sortait d’une bibliothèque de recherche. Seule nouveauté, la fine monture de plastique posé sur nez, et s’étendant jusqu’aux pommettes qui lui donnait un air intellectuel et - ne put s’empêcher de penser Anoïk – quelque peu provincial. « Nigal, dit celui-ci en serrant chaleureusement son ami dans ses bras, tu n’as pas changé ! Que le Renard veille sur toi ! - Anoïk, mon vieil ami, je suis navré d’imposer ainsi ma présence à ta famille. Je t’assure que… - Allons, est-ce que tu plaisantes ? Voilà des années que mon aimée me demande chaque jour de t’inviter à dîner, tant je lui ai parlé de toi. - Mais il ne s’agit pas exactement d’un dîner. Cette recherche me prendra sans doute des semaines, peut-être des mois ! J’ai pu obtenir de l’Ataraxie l’autorisation d’accéder librement aux archives, ainsi qu’une petite bourse, mais la vie sur Sydney est si chère… - Estime-toi heureux plutôt qu’on ait bien voulu prêter attention à toi. Comme on dit toujours ici : la Jeune Dame a mieux à faire ! Je te promets que ta présence ici ne me dérange en rien et que ma maison sera la tienne aussi longtemps qu’il le faudra. - Anoïk, j’en suis ravi, mais… nous n’allons pas prendre un tube n’est-ce pas ? Non pas que j’aie des goûts de luxe, mais tu sais bien, les transports en commun et la foule me font peur… - Pas de panique, mon ami, mon planeur avec chauffeur nous attend à l’extérieur. - Avec chauffeur ? répéta Nigal. Par le Prophète ! » Anoïk rit, sans se cacher cette fois : son ami était définitivement le même. *** Nissaïn ‘Salvador’ Cameroan donna discrètement l’ordre que l’on apporte le repas, tandis que son invité et son compagnon prenaient place dans la salle à manger. Le centre de la table se déploya silencieusement tandis qu’apparaissaient les plats fumants, portés par le flux antigrav jusqu’à leur destination. Avant de s’asseoir, Nigal plongea sa cuillère dans l’assiette la plus proche, s’enquit du prix qu’avait coûté le programme de cuisine des Cameroan avant d’émettre un sifflement admiratif, comme le voulait l’usage. Un homme très bien élevé, songea Nissaïn, et parfaitement au fait des coutumes de la capitale, derrière son air timide. « Nigal, sauriez-vous m’expliquer exactement en quoi consistent exactement les recherches qui vous conduisent à la Grande Bibliothèque de Sydney ? demanda-t-elle tandis que les verres se remplissaient, histoire de faire la conversation. Mon aimé a souvent tenté de me faire lire quelques-uns de vos articles publiés sur le Réseau, mais je dois avouer ne pas en avoir compris un traître mot. - Oh, le jargon ! Ne vous fiez pas à cela, c’est en fait beaucoup plus simple. Je crois savoir que vous êtes de confession luministe, comme Anoïk et moi, n’est-ce pas ? » Nissaïn lança un regard quelque peu gêné vers l’holo-portrait de ses parents accroché au mur. « C’est ainsi que j’ai été éduquée, mais à vrai dire… bien que je sois croyante, je n’ai jamais été vraiment pratiquante. Je n’assiste aux cérémonies que parce qu’Anoïk y tient. Qu’étudiez-vous exactement dans notre religion, Nigal ? - Les écrits. Vous savez certainement quelles sont les sources du luminisme ? - Les Quatorze Livres du Prophète, bien sûr, répondit Nissaïn sans hésiter. Je les ai étudiés quand j’étais enfant. - A vrai dire, on sait depuis plusieurs siècles qu’il en existait à l’origine vingt-sept, bien que quatorze seulement aient traversé les millénaires. Ma thèse d’étudiant cherchait à reconstituer les contenus des chapitres perdus à partir de ce que nous connaissons encore. - Un travail exceptionnel qui fait toujours référence aujourd’hui ! intervint Anoïk. Je me souviens encore de la tête de ton arrière-père lorsqu’il a appris que ta thèse avait été primée par l’Ataraxie ! - C’est passionnant ! » s’exclama Nissaïn, avec sincérité. Elle n’avait lancé cette discussion que par politesse, sans penser que le sujet pourrait réellement la captiver. « Et que contenaient ces livres perdus ? - Le plan tel qu’on a pu le reconstituer, reprit Nigal, se présentait ainsi : Un premier livre où le Prophète exprime sa vision du monde avant la venue de l’Enfant venu des étoiles ; les livres Deux à Neuf qui expose la rencontre du Prophète et du Messie ; les livres Dix à Quinze, que nous connaissons dans leur intégralité, où le Prophète raconte le voyage de l’Enfant Messie sur les Six Mondes ; les livres Seize à Vingt-Trois où le Messie visite le monde du Prophète ; et enfin, les trois livres de prières et l’adieu au Messie que nous connaissons. » Nissaïn examina cette idée en esprit. Elle avait déjà entendu parler de cette théorie, évidemment, mais sans savoir qu’on l’avait approfondie à ce point. « Ca ne paraît pas totalement absurde, quand on y pense, dit-elle enfin. De ce point de vue-là, les Livres ressemblent à l’histoire d’une rencontre telle que l’aurait racontée le Prophète. - C’est précisément sur ce point que porte mes recherches actuelles. - Que voulez-vous dire ? demanda Nissaïn, de plus en plus intriguée. - Il n’est pas certain que sa théorie te plaise, Nissaïn, intervint Anoïk. De nombreux fervents luministes considèrent aujourd’hui Nigal comme un hérétique illuminé pour cela. Moi-même, c’est uniquement parce que je le connais bien que je sais qu’il n’est animé que par la quête de la connaissance. - Allons, répondit Nissaïn, ne l’écoutez pas. La Rose sait que je suis loin d’être une fervente luministe et que je suis ouverte d’esprit. Continuez, Nigal, je vous prie. - Mes recherches m’ont porté à croire que les Quatorze – je veux dire, les Vingt-Sept - Livres n’ont pas été écrits par le Prophète, mais par des adeptes qui se seraient eux-mêmes inspirés d’un livre, composé de vingt-sept chapitres, écrit par le Prophète. - Un seul ? ne put s’empêcher de s’exclamer Nissaïn. J’avoue que c’est un peu fort. - Mais un livre laconique et très mystérieux, si dense qu’il a fallu écrit une quantité d’autres livres pour l’interpréter et en tirer tout le savoir qu’il contenait. Un travail considérable qui aurait demandé plusieurs années à de nombreux disciples du Prophète, après sa mort. - Et donc, ce livre unique, aurait été écrit il y a 2000 ans ? » Immédiatement après avoir parlé, Nissaïn s’aperçut qu’elle venait de dire une absurdité, ce que lui confirma le gentil sourire qui apparut sur les lèvres de Nigal. « Sûrement pas ! Les Quatorze Livres ont été extraits de la Grande Bibliothèque de Sydney par Calonidéon il y a 2000 ans, ce qui a donné naissance à la religion luministe, qui n’a cessé d’accueillir de plus en plus d’adeptes jusqu’à aujourd’hui. Mais l’écriture des Vingt-Sept livres, et qui plus est, l’écriture du Livre originel, est probablement bien plus ancienne. - A quel point ? - D’après mes estimations… environ cinq siècles avant la formation de l’Harmonie. » Il y eut un silence pesant. Nissaïn regarda tour à tour Nigal et Anoïk, s’attendant à moitié à les voir éclater de rire, comme s’ils s’étaient mis d’accord pour se moquer d’elle. Il n’en fut rien. « Vous voulez sûrement plaisanter, Nigal. Cinq siècles, cela nous ramène avant… à l’époque où… - A l’époque où l’humanité vivait uniquement sur Terre, avant que la Catastrophe ne nous en chasse. En fait, probablement quelque temps avant que nous n’ayons pu expérimenter pour la première fois le voyage spatial. - Le monde visité par le Messie, dont il est question dans les Quatorze Livres, serait donc la Terre ? Après tout… je me suis toujours demandé pourquoi il n’y était jamais question de la Catastrophe, contrairement aux autres religions. Ceci expliquerait cela. - Vous voyez que mon métier n’est pas si complexe que vous pouvez le penser, lança joyeusement Nigal. Vous venez vous-même de mettre le doigt sur l’un des principaux indices qui m’a mis sur la voie ! L’un des autres, est le Questionnement, cette cérémonie tombée en désuétude qui est décrite dans le dernier livre. - Le prophète dit : j’aime la nuit écouter les étoiles, récita Anoïk en fermant les yeux, et leur adresser mon Questionnement. Si la réponse est affirmative, alors elles rient doucement. Sinon, toutes les étoiles se changent en larmes. - Ce pouvoir poétique attribué aux étoiles est très préspatial, expliqua Nigal. Si l’on peut aujourd’hui traverser des années-lumière en quelques jours, ces distances, autrefois, paraissaient si énormes que les étoiles qui constellaient le ciel semblaient inaccessibles et mystérieuses. Après l’Expansion, cela n’a plus aucun sens. » Plongée dans ses pensées, Nissaïn porta son verre à ses lèvres et but quelques gorgées de sombre vin. Sous l’effet de la boisson, ses pensées s’éclaircirent soudain, et son esprit s’aiguisa. « Vos arguments sont convaincants, Nigal. Une chose m’étonne cependant. Mon aimé dit que les plus fervents luministes vous considèrent comme un hérétique illuminé. En quoi cette théorie peut-elle les déranger ? Vous ne faites qu’ancrer le luminisme dans un passé lointain, ce qui, me semble-t-il, ne peut lui donner que plus de crédit. » Le théologien resta muet et lança un regard gêné à Anoïk. Celui-ci se contenta de rire, en haussant les épaules. « A vrai dire, Nissaïn, je n’ai pas encore abordé l’aspect le plus polémique de ma théorie… - Nigal, je pensais vous avoir fait comprendre qu’il n’était pas nécessaire de prendre des gants avec moi ! Je fais partie de ceux qui pensent que la manie des prêtres luministes de toujours poser des questions, mais de ne jamais répondre à celles qu’on leur pose, ne sert qu’à cacher leur ignorance de la réponse. - Pour tout vous dire, Nissaïn, mes recherches m’ont conduit à penser que ce livre originel n’était pas le récit d’une rencontre mystique, ni même un ouvrage religieux, mais un simple… roman pour enfants. - Je vous demande pardon ? - Bien entendu, s’empressa d’ajouter Nigal, cela semble incroyable. Mais parce que la littérature est l’unique art qui ait traversé les millénaires, et qui, dans sa forme en tout cas, nous est parvenu tel qu’il était à l’époque préspatiale, ce n’est pas impossible. Imaginez : un roman oublié au fond d’une bibliothèque, redécouvert plusieurs milliers d’années après son écriture, avec les difficultés linguistiques que cela implique. Mal interprété, il est considéré comme un ouvrage religieux, et on écrit une quantité de livres à son sujet. A nouveau, ces livres sont oubliés et redécouverts partiellement des siècles plus tard : une nouvelle religion est née. - Si ce que vous dites est vrai, articula lentement Nissaïn, alors… est-ce que cela signifie que notre religion est absurde et inutile ? - En aucune façon ! En disant cela, vous faites la même erreur que les luministes orthodoxes. L’important d’une religion, ce n’est pas sa forme, mais son fond, les valeurs qu’elle défend. Sans doute l’auteur de ce roman originel, celui que nous appelons le Prophète, avait dans l’intention de transmettre à ses lecteurs, des enfants, des valeurs morales tout à fait respectables. Ce qu’il faut retenir du luminisme, ce n’est pas la manière dont ses valeurs ont traversé le temps, mais bien les idées elles-mêmes, dans la mesure où elles améliorent notre façon de penser et de vivre. » Nissaïn considéra cette dernière phrase avec une certaine perplexité. « Je ne vous demande pas de me croire sur parole, Nissaïn. Même pour moi, cette idée n’est qu’une hypothèse qui reste à vérifier. Un certain nombre de théories ont été avancées pour tenter d’expliquer les origines du luminisme, mais c’est celle qui me semble la plus probable, et c’est avec l’espoir de le démontrer que je suis venu à Sydney. - Parce qu’on dit que la Grande Bibliothèque contient l’absolue totalité des livres jamais écrits par des humains, réalisa Anoïk. Voilà ce qui nous vaut le plaisir de ta visite. - J’ai l’espoir, en effet, que celui que je recherche se trouve parmi les millions de livres écrits dans des langues oubliées, que plus personne ne sait lire aujourd’hui. Cela demandera beaucoup de travail, mais cela me semble d’une grande importance. - Avez-vous le moindre indice ? demanda Nissaïn. - Un seul, mais de taille. L’étude des plus vieilles éditions des Quatorze Livres m’a permis d’apprendre le nom que l’on donnait à l’Enfant venu des étoiles, notre Messie, dans l’ancienne langue stellaire. Il est plus probable que ce nom soit le titre du livre originel. Mais cette langue n’est plus parlée nulle part aujourd’hui, cela ne vous évoquerait pas grand-chose. - Dites toujours ! - Et bien, puisque vous insistez… mais je vous assure que cela n’a aucun sens. Si j’ai raison, ce livre s’intitulerait donc : Le Petit Prince. - Quel nom amusant ! s’exclama Nissaïn. - Allons, intervint Anoïk, assez parlé de travail. Buvons plutôt à la santé du Prophète ! Et prions pour que le Renard daigne nous apprivoiser, mes amis. » [i]Traduit dans près de deux cents langues, Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est, après la Bible et Le Capital de Karl Marx, le livre le plus lu dans le monde.[/i]